Entretien avec Cheikh Ngaïdo Ba, président des cinéastes sénégalais

Article publié dans le quotidien sénégalais « Le Soleil » des 8 et 9 Décembre 2007

Dans le cadre de recherches doctorales sur le cinéma africain francophone, l’occasion nous a été offerte de rencontrer le 2 août 2007 à Dakar, M. Cheikh Ngaido Ba, président des cinéastes sénégalais. Au cours de cette rencontre qui a eu lieu presque deux mois après la disparition de Sembène Ousmane, M. Ba s’est souvenu des meilleurs moments qu’il a passés avec lui et s’est également appesanti sur l’héritage que le défunt cinéaste a laissé aux cinéastes sénégalais, voire africains. Dans cet entretien exclusif, le président des cinéastes sénégalais a abordé des questions qui restent toujours d’actualité, à savoir les difficultés que connaît le cinéma sénégalais, les solutions proposées par les acteurs du secteur eux-mêmes, ainsi que la contribution de l’Etat à l’édification d’un environnement cinématographique productif et attractif.

«Les solutions aux problèmes du cinéma sénégalais sont d’abord endogènes »

Sembène Ousmane est décédé en juin dernier. Quels souvenirs gardez-vous de l’homme ?

Je garde beaucoup de souvenirs de Sembène Ousmane. D’abord, notre première rencontre a eu lieu en 1968 deux ans après la sortie de son premier long-métrage, La noire de. De cette première rencontre est née ma conviction de faire du cinéma dans une forme assez métaphorique dont il avait fait montre, sa vie durant. Il me disait souvent, «le champ est immense, que chacun cultive son lopin ». Depuis cette rencontre, nous ne nous sommes plus jamais quittés, nous avons partagé les mêmes bureaux du siège des cinéastes sénégalais associés au 39 de la rue Mohamed 5, à Dakar, pendant vingt ans. Réalisateur à la télévision dans les années 70, je continuais à fréquenter nos locaux.

En tant que cinéaste, quelle est l’œuvre de Sembène qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

Le cinéaste que je suis devenu a été le plus marqué par le premier court-métrage, Borom Sarret, pour la bonne et simple raison que c’est le premier film africain que j’ai visionné au ciné-club en 1963.

C’est vrai que j’aime beaucoup ce film, et plus tard, ayant côtoyé le cinéaste avec sa très riche filmographie, je me dis toujours que Borom Sarret, c’est tout Sembène Ousmane. Avec Borom Sarret, Sembène avait déjà dit beaucoup de choses en très peu de temps. Ce court-métrage de Sembène est un chef-d’œuvre. J’avais à peine quinze ans quand je l’avais regardé. Et ce fut le déclic d’une vocation.

Quel héritage concret Sembène laisse à la jeune génération de cinéastes sénégalais voir africains ?

L’ancien des aînés laisse des héritiers et un héritage très vaste, parce qu’il y a aujourd’hui dans tout le continent, et au-delà, autant de cinéastes que d’héritiers. Le maître a défriché l’immense champ dont il me parlait déjà en en plein mai 68. Ce qui nous a permis d’oser, d’essayer de cultiver chacun son petit lopin. Pour nous les petits frères, fils et petits-fils, cinéastes d’Afrique et de la diaspora, dispersés de par le monde, Sembène est l’ancêtre du cinéma panafricain moderne post-indépendant. C’est pourquoi, j’ai toujours préféré l’appeler l’ancien des aînés en lieu et place de l’aîné des anciens, parce que l’aîné a un ancien et l’ancien n’a pas d’aîné. Il est l’ancêtre, le fondateur, le pionnier.

En tant que président des cinéastes sénégalais, que pouvez-vous dire de l’état actuel du cinéma sénégalais et que faut-il faire pour lui permettre d’être compétitif et connu du public sénégalais lui-même ?

La réorganisation de l’industrie cinématographique du point de vue cadre législatif et réglementaire est terminée. Le code de l’industrie cinématographique et audiovisuel est passé à l’Assemblée nationale en 2003. Les parlementaires ont fait leur travail et l’ont bien fait. Son excellence, le président de la République, a fait le sien et l’a très bien fait en signant le 24 juin 2004, les cinq décrets d’application ayant trait au code. Ces décrets concernent la création du fonds de promotion à l’industrie cinématographique, la mise en place d’un registre public, l’établissement d’une billetterie nationale, l’installation d’un centre technique cinématographique et l’institutionnalisation de la carte professionnelle nationale. Les professionnels demandent aussi la mise sur pied du Centre national de la cinématographie. Un espace nous a été affecté par le chef de l’Etat à cet effet à Sebikotane. Il s’agit de l’ancienne école nationale Ponty, un lieu assez symbolique pour nous les héritiers du creuset des premiers cadres, intellectuels, hommes de culture de l’Afrique Occidentale française (Aof). Je peux vous affirmer sans aucun risque de me tromper que le Sénégal a aujourd’hui les meilleurs textes législatifs pour régir l’industrie cinématographique. Ils ont été l’inspiration de ce qui s’est fait de mieux dans le monde. Nous sommes même en train d’inspirer de grands pays, comme l’Afrique du Sud.

Qu’en est-il de la compétitivité et de la diffusion des films sénégalais ?

Les deux problèmes sont intimement liés dans la mesure où pour être compétitif, un film doit être vu, donc connu. Pour ce faire, il faut qu’il soit distribué. Malheureusement, il n’y a presque plus de salles de cinéma, les télévisions publiques et privées n’ont pas encore pris la mesure de leur rôle de diffuseur. Ainsi nous tournons en rond. Du coup, nous produisons pour les autres et les festivals. Par ailleurs, il est évident que les meilleurs textes législatifs au monde ne servent à rien s’ils ne sont pas appliqués. Nous attendons toujours parce que toutes les questions que vous posez, tous les problèmes que nous soulevons au quotidien ne trouveront des réponses que dans l’application effective des décrets signés par le chef de l’Etat le 24 juin 2004. Encore une fois, les solutions aux problèmes de notre cinéma sont d’abord et avant tout endogènes. Toutes les cinématographies qui se sont développées, devenues compétitives et conquérantes, sont parties de leur premier marché. Je prends souvent l’exemple des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) qui compte soixante-douze millions d’habitants. Si un dixième de la population, soit sept millions deux cent mille regardent un film à mille francs Cfa, les recettes au guichet s’élèveraient à sept milliards deux cents millions. C’est pourquoi, une structure que je pilote a initié depuis trois ans un projet dénommé « les salles de l’Union ».

Quelle est la particularité de ce projet ?

Le projet consiste à créer dans chaque capitale de l’Uemoa, un complexe cinématographique de cinq salles de deux cents places, pour programmer huit copies des films au même moment dans l’Espace économique Uemoa. Depuis trois ans, nous cherchons un financement pour l’étude de faisabilité. Nous sommes actuellement en possession de la pré-étude.

Sur le plan strictement cinématographique, quelle est la grande différence entre le cinéma sénégalais post-90, voire africain et celui des aînés comme vous-même ?

La différence ne saurait être énorme. Avant que la véritable industrie culturelle cinématographique ne

voie vraiment le jour, les jeunes cinéastes vont continuer à faire des films comme nous l’avons toujours fait. Je vais employer le terme très approprié du Maître Sembène à savoir « mégotage ». Comme nous dans le passé, les jeunes aussi mégotent pour faire des films. Même si nous avons en 1981, au Fespaco, préconisé des solutions en prenant l’initiative de créer le collectif « l’œil vert » composé à l’époque d’une quarantaine de jeunes réalisateurs dont la moyenne d’âge était de trente ans, il nous est toujours difficile de produire des films.

Quelle était la mission assignée au collectif « l’œil vert » ?

Le collectif composé de cinéastes comme Cheikh Oumar Sissako, l’actuel ministre de la culture du Mali, Idrissa Ouedraogo, Ousmane William Mbaye, Gaston Kabore, Mweze Ngangura, Samba Félix Ndiaye, moi-même et beaucoup d’autres, voulait encourager les coproductions africaines. Déjà, nous savions que pour asseoir une production endogène digne de ce nom, il fallait unir nos forces, notre seule voie de salut. C’était déjà l’intention. Elle reste la même un quart de siècle après. Si nous ne réglons pas cette question, les jeunes cinéastes, même les moins jeunes seront toujours à la merci des guichets classiques des fonds publics des pays du Nord, et resteront cinq ou dix ans à mégoter pour faire du cinéma amateur.

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