Entretien avec Issa Traoré de Brahima, cinéaste burkinabé
La scène cinématographique africaine enregistre depuis une dizaine d’années la présence de nouveaux cinéastes. Un des représentants de cette nouvelle manière de faire du cinéma en Afrique, est le burkinabé Issa Traoré de Brahima, réalisateur des films comme Bilakoro et Siraba, la grande voie. Présent en avril dernier à Montréal à la vingt-quatrième édition de Vues d’Afrique, le cinéaste burkinabé nous a parlé de sa filmographie, sa philosophie du cinéma, des difficultés que rencontre le cinéma africain, les solutions qu’il propose pour sortir le cinéma africain de l’ombre. Issa Traoré de Brahima, s’est également prononcé sur les cinéastes qui ont réveillé chez lui l’envie de faire des films, à savoir Sembène Ousmane et l’auteur de Cabascado, le Nigérien Oumarou Ganda.
« Je ne fais pas de la démonstration, je fais de la monstration »
Depuis quand avez-vous commencé à faire du cinéma ?
Je suis entré à l’école de cinéma en 1982, à l’Institut africain d’éducation cinématographique (Inafec) de l’Université de Ouagadougou, où j’ai fait des études de cinéma pendant trois ans. Je suis sorti de l’Inafec avec une licence. Après, je suis allé à Paris où j’ai fait le Conservatoire libre du cinéma français (Clcf)) où j’ai obtenu un certificat de montage.
Comment vous est arrivée l’idée d’aller à l’école de cinéma ?
Dans le cadre de mes études secondaires, j’ai fait la série B qui combinait l’économie et la littérature. J’étais un bon élève en littérature et j’ai demandé à aller à l’école de journalisme après avoir obtenu le baccalauréat. On m’a donc orienté à l’Inafec parce qu’il y avait deux options, l’information et le cinéma. J’ai trouvé que j’étais plus doué en cinéma, et j’ai donc changé entre-temps de filière. En plus, mes professeurs ne voulaient pas que je fasse l’information parce qu’ils étaient persuadés que j’avais des talents pour devenir cinéaste.
A part les appréciations des professeurs, y-avait-il d’autres éléments qui étaient déterminants dans votre décision de faire du cinéma ?
J’ai découvert le cinéma très jeune. A Banfoura où j’ai grandi dans l’ouest du Burkina, il y avait une salle de cinéma et aussi les prêtres qui projetaient des films dans leurs paroisses. Outre ces éléments, c’est surtout la curiosité qui m’a poussé à me lancer dans le cinéma. Je voulais savoir comment on fait un film, comment on construit une histoire.
Après tout, est-ce qu’il existe un film qui a constitué le déclic à votre niveau ?
Les films que nous regardions à l’époque étaient les films français des années cinquante, et puis dans les années 73, nous avions commencé à regarder des films de Bruce Lee comme Big boss, Opération Dragon, La fureur du dragon, La fureur de vaincre. Au même moment, nous regardions aussi les films qualifiés par la critique de films western. Et la première fois que j’ai regardé un film africain, c’était Le mandat, de Sembène Ousmane. Après, j’ai eu l’occasion de regarder Cabascado du Nigérien Oumarou Ganda, un film autobiographique qui parle de la participation de Ganda lui-même à la guerre d’Indochine. C’est un film assez touchant dans lequel, un jeune soldat est témoin de la mort de ses collègues et amis en plein champ de bataille. Je me suis rendu compte qu’il y a des Africains qui font du cinéma. Cela est resté dans mon esprit. J’ai abouti à la conclusion qu’en Afrique, on pouvait aussi faire du cinéma de qualité. Ces deux films africains ont vraiment constitue le déclic qui m’a poussé à réaliser des films.
Parlant de Sembène, qu’avez-vous appris de son film Le mandat et qu’est-ce que le cinéaste vous a laissé comme souvenirs après sa disparition en juin 2007 ?
Sembène, c’est l’ancien des anciens, comme on aimait l’appeler. C’était un cinéaste très engagé qui avait à cœur de cultiver le cinéma comme une arme de sensibilisation des populations. Et je pense que le cinéma a joué beaucoup ce rôle pendant les trente premières années qui ont suivi son apparition et continue à le jouer encore. Par conséquent, je garde de Sembène Ousmane, l’image d’une personne engagée, d’un militant, d’une personne de combat.
Parlant de votre œuvre cinématographique, de quoi parle votre premier long-métrage ?
Mon premier court-métrage Bilakoro est sorti en 1989. C’est un film qui parlait des enfants qui se regroupaient pour jouer et fabriquer eux-mêmes des jouets. Ils se sentaient plus proches des jouets qu’ils ont fabriqués. L’élément perturbateur de l’harmonie du groupe a été l’intrusion d’un jouet moderne qu’un des parents avait acheté pour son enfant. Ce jouet moderne a fait éclater le groupe.
Y-avait-il un message que vous vouliez faire passer à travers ce film ?
J’avais effectivement un message à faire passer. En Europe, il y a une industrie du jeu. A l’époque quand je faisais Bilakoro, je vivais en France. Dès le mois d’octobre, les médias diffusent des campagnes publicitaires sur les cadeaux de noël. En Afrique, n’ayant pas ces genres d’industries, les enfants fabriquent eux-mêmes leurs jouets. Cette manière de procéder permettait à l’enfant de développer un esprit créatif des le bas-âge. Et quand on crée on jouet, on y est plus proche. C’est comme une mère avec son bébé. Le jouet devient comme le bébé de l’enfant.
Quand le groupe éclate dans l’intrigue de Bilakoro, que vouliez-vous dire concrètement par là ?
C’est pour dire que le jouet qui vient d’ailleurs n’est pas propice à la cohésion du groupe. C’est un élément extérieur auquel les enfants ne se sentent pas attachés.
Aviez-vous fait des propositions dans le film pour remédier à cette situation ?
Je n’ai pas fait de proposition mais le spectateur sait ce qu’il doit en tirer. J’ai laissé le film ouvert.
Et votre second court-métrage ?
Mon second court-métrage est Gombèle, l’albinos. Comme vous le savez, l’albinisme est une maladie congénitale qui consiste à une dépigmentation de la peau. Pour ce faire, j’ai pris l’histoire d’un enfant qui est rejeté par les autres, à cause de sa différence. J’ai construit une fiction autour de ce phénomène naturel qu’est l’albinisme.
Est-ce un phénomène assez répandu en Afrique pour en faire un film ?
Oui, effectivement.
Si c’est une réalité, pourquoi ne pas faire plutôt un documentaire ?
Je pense que le documentaire peut bien rendre compte de la réalité qu’est l’albinisme, mais ce n’est pas la bonne manière pour moi de passer le message que je voulais transmettre au public. Il y a eu des mythologies qui étaient développées au sein des différentes sociétés africaines. Ces mythologies autour de l’albinisme sont encore présentes. On dit par exemple qu’avoir les cheveux de l’albinos peut porter bonheur ou créer les conditions de la chance. A travers Gombèle, l’albinos, j’ai donc essayé de faire le tour de ces mythologies et conclure qu’elles sont tout à fait fausses.
Et votre premier long-métrage Siraba, la grande voie parle de quoi ?
Dans ce film, je retrace l’histoire de ce village abandonné qu’on voit dès le début du film. Dans le film, le fils du gouverneur qui était un instituteur, avait tué le bois sacré du village. L’esprit du bois sacré s’est alors vengé contre lui. Son père a cru à un assassinat, parce que pour lui, l’esprit d’un animal ne peut pas punir son meurtrier. Le gouverneur a décidé de se venger. Pour ce faire, il a pris l’engagement de construire une route qui devait passer par la forêt sacrée du village. Quand les engins ont commencé à détruire la forêt, les populations se sont également mobilisées pour arrêter les travaux. Les ouvriers ont donc fui les chantiers, et à la surprise générale, le gouverneur a fait bombarder la forêt. Le Dieu de la forêt a été saccagé, mais son esprit a survécu au drame.
L’histoire de Siraba vient-elle d’un fait réel ?
Cela vient d’un fait réel mais j’y ai mis un peu de fiction dedans, parce que les faits réels bruts ne marchent pas toujours au cinéma. Il faut y ajouter un peu de piment comme on a l’habitude de le dire.
Vous êtes venu à l’édition 2008 de Vues d’Afrique pour présenter votre second long-métrage. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Il s’agit du film Le monde est un ballet qui raconte l’histoire d’une ancienne vedette de la chanson devenue folle. Cette histoire, je l’ai imaginée à partir de la réalité. Comme je l’avais mentionné, je vivais à Banfoura, dans l’ouest du Burkina. Dans ce village, les dimanches étaient des jours de fête. Quand j’étais enfant, j’allais au marché du village. Il y avait une folle qui dansait et chantait. Quelque temps après, son ventre a commencé à pousser. On a donc su qu’elle était enceinte. Puis, elle a disparu du marché. Elle a réapparu plus tard avec un bébé. Après cette réapparition, elle a de nouveau disparu et de manière définitive. Vingt ans après, quand j’ai commencé à faire du cinéma, un jour j’étais assis sur la terrasse d’un hôtel, et j’ai vu une folle qui était aussi enceinte. Cela m’a donc rappelé la folle que je rencontrais au marché quand j’étais enfant. J’ai alors décidé de faire un film sur la thématique de la folie. A part ces coïncidences, il y avait aussi des idées qui étaient développées au sujet des folles. Par exemple, les gens pensaient que faire l’amour avec une folle pouvait apporter la richesse et être source de bonheur.
Comment vous définissez-vous à travers votre manière de faire du cinéma ?
Je ne me définis pas comme un cinéaste engagé parce qu’un artiste qui se dit engagé, a une vision politique. Moi, j’ai plutôt une vision sociale. Je ne fais pas de la démonstration, je fais la monstration. C’est ce qui fait la différence entre ma façon de faire du cinéma et celle des autres qui font du cinéma engagé.
Que voulez-vous dire par faire de la monstration ?
Je voudrais dire par là, que je ne fais que des constats. C’est au spectateur de tirer de mon film les leçons qu’il veut. Je ne tire pas le spectateur par le bout du nez pour lui dire, par exemple que A+B =C. Je dis juste au spectateur, voici A, voici B, et à lui-même d’aboutir à la conclusion qui lui semble la plus appropriée. Bref, en faisant du cinéma, je porte un regard sur la société.
Après tout, quel serait à votre avis le rôle du cinéma en Afrique ?
Je ne pense pas que le cinéma ait un rôle particulier à jouer en Afrique. Le cinéma est comme un spectacle. Tant mieux si on peut utiliser le cinéma comme arme politique, comme arme de lutte. C’est aussi une des fonctions du cinéma, puisque les Russes l’ont utilisé comme outil de propagande. Le cinéma est un média, et chacun peut l’utiliser dans le sens où il le sent. Autant nous avons besoin du cinéma engagé, donc politique, autant nous avons besoin du cinéma social et du cinéma spectacle. Tout comme le cinéma populaire. Après les premiers films des cinéastes engagés, je crois que presque tous les sujets ont été déjà abordés. Et aujourd’hui, je pense que le spectateur du 21ème siècle vivant à l’ère de la mondialisation, a aussi besoin du cinéma spectacle pour se distraire.
Vos films sont-ils regardés en Afrique ?
Bien sûr, mes films sont regardés en Afrique. Mais il faut mentionner qu’il est très difficile de diffuser un film en Afrique. Les salles commencent à fermer et la diffusion est un combat de tous les jours. Néanmoins, par le truchement des télévisions, les films arrivent à parvenir au public africain.
Quelles propositions faites-vous pour remédier à cette situation ?
Je crois qu’il faut une prise de conscience collective des Etats. Il faudrait qu’on prenne conscience que le cinéma est un art, une forme de culture qu’on devrait mettre à la disposition des peuples. Autant il y a des regroupements comme la Cedeao et l’Uemoa, il faut que les Etats africains parviennent à regrouper les salles à travers tout le continent, pour que nos films puissent circuler d’un Etat à l’autre, sans que le cinéaste soit obligé de poursuivre son film pour voir comme cela marche.
Un prochain film en vue ?
Je prépare actuellement un documentaire. Il s’agit d’une fable intitulée l’Odyssée. Elle porte sur les sacs plastiques en Afrique. Quand vous regardez aujourd’hui la plupart des villes africaines, les sacs plastiques constituent la grande source de pollution. J’ai fait ce constat et écrit une fiction là-dessus.
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Bonjour a vous que DIEU benissent le cinema BURKINABE surtout beacoups de succes en 2010
Ali, merci pour votre commentaire. Pour ma part, je pense que le cinema burkinabe fait partie des cinemas qui font honneur a l’Afrique. Il est l’un des cinemas de reference en Afrique. A preuve, le grand rendez-vous du Fespaco se tient dans la belle capitale de Ouagadougou. Les cineastes burkinabe sont tres connus a travers le monde, leurs films sont regardes un peu partout, et sont inscrits dans les programmations des festivals et dans les programmes des universites nord-americaines. Pour illustrer cela, je citerai des films comme Moi et mon blanc, Tilai, Yaaba, La nuit de la verite,…Il en existe des dizaines et des dizaines. Vous me direz peut-etre que le milieu universitaire ne pourrait pas assurer une grande vulgarisation des films africains, mais il y contribue beaucoup. Et c’est un debut. Je termine par partager votre souhait que Dieu soit aux cotes du cinema et des cineastes burkinabe. Outre l’aide de Dieu, il faudrait davantage d’implication des bailleurs de fonds officiels, institutionnels, locaux avant tout, et exterieurs si le besoin se fait sentir. En tout cas, le cinema africain sera ce que nous Africains nous en ferons. La responsabilite de son devenir est dans nos mains.