Entretien avec Mariama Sylla, réalisatrice et productrice sénégalaise
La vingt-quatrième édition du festival de films Vues d’Afrique tenue à Montréal du 10 au 20 avril 2008, a connu la participation de jeunes cinéastes sénégalais. La réalisatrice Mariama Sylla fait partie de cette nouvelle génération de cinéastes. Son court-métrage Hors-série qui parle d’une famille dakaroise passionnée par le feuilleton brésilien Isabella, était en compétition cette année à Vues d’Afrique, dans la catégorie Africanumérique. Le 19 avril, au cinéma Impérial de Montréal, Mariama Sylla nous a accordé cet entretien exclusif dans lequel, elle parle de ses premiers moments dans le cinéma, des films qu’elle a réalisés, ses projets, son admiration pour ses prédécesseurs comme Sembène et Mambéty. Elle prédit un bel avenir pour le cinéma sénégalais et invite les cinéastes et les autorités gouvernementales à prendre leurs responsabilités pour assurer plus de visibilité au cinéma africain.
« Le cinéma africain vit sous perfusion, et grâce à l’aide internationale »
Vous venez de participer pour la première fois a Vues d’Afrique a Montréal. Avec quels souvenirs rentrez-vous à Dakar ?
Je retourne à Dakar réconfortée dans mon travail car c’est une grande fenêtre pour nous jeunes cinéastes de faire découvrir notre travail à un autre public, qui la plupart du temps ne connaît l’Afrique qu’à travers les informations catastrophiques qu’il reçoit des média. C’est toujours une occasion de montrer un autre regard de l’Afrique à travers le cinéma. Avoir un contact avec le continent américain nous change aussi de nos traditionnelles relations, avec des pays comme la France et nous apporte d’autres ouvertures pour notre travail.
Comment se sont passés vos premiers moments dans le cinéma ?
Je pense que cela s’est plutôt bien passé pour moi parce que je suis arrivée à un moment où il y avait des formations, de petites ouvertures pour les jeunes. J’ai créé ma structure de production en 2003 et depuis cette date, j’ai eu à produire trois documentaires et deux fictions. Je travaille actuellement sur deux longs-métrages que je vais produire et en annexe des documentaires qui sont en chantier.
Quels sont les films que vous avez réalisés vous-même à ce jour ?
J’ai eu un court-métrage qui était en compétition durant cette vingt-quatrième édition de Vues d’Afrique, dans la catégorie Africa Numérique. Il s’intitule Hors-série. C’est un film qui parle d’une famille qui vit à travers une telanovela brésilienne. Au moment où la famille s’apprête à regarder cette série dénommée Isabella, il y a eu une coupure de courant, comme cela se passe souvent en Afrique. Il y a un jeune qui était donc dégoûté par cette situation. Il a décidé de casser la télé. En fait, c’est un film pour montrer l’excès que la télévision peut créer dans la vie de paisibles familles. Je peux dire que cela fait vraiment plaisir de venir à Montréal en compétition et présenter mon film. Cela nous réconforte dans notre travail et cela montre que nos œuvres intéressent les gens, en dehors de l’Afrique.
Mis à part Hors-série, quels sont les autres films que vous avez réalisés?
J’avais réalisé un documentaire de 52 minutes intitulé Derrière le silence. Il traitait du vécu des personnes vivant avec le VIH Sida au Sénégal parce que sur douze millions de Sénégalais, il n’y avait qu’un seul séropositif qui a osé parler de sa maladie. A un moment, je me suis dit que c’est scandaleux. Cela m’a donc poussé à réaliser le documentaire parce que la maladie progresse au Sénégal. On parle de prévention, mais à mon avis la meilleure prévention est de pouvoir en parler en toute liberté. Et on n’est pas encore arrivé à cette étape.
Qu’avez-vous appris de nouveau en réalisant Derrière le silence ?
J’ai appris que les personnes malades du Sida n’étaient pas vraiment prises en charge psychologiquement et qu’elles étaient aussi rejetées par leurs familles. Je me suis aussi rendu compte que les organismes ne s’occupaient pas très bien de cet aspect de la maladie. Toutefois, je reconnais qu’ils font des efforts de leur côté pour éradiquer le mal. La réalisation du documentaire m’a appris que les organismes s’occupent plus de la recherche des antirétroviraux pour traiter les malades.
Le film est-il déjà passé dans les festivals ?
En fait, je ne l’ai pas encore envoyé aux festivals.
Sur quelle production travaillez-vous actuellement ?
Je tourne actuellement un documentaire sur la ville de Dakar, mais plutôt vue à travers la communauté Lébou qui est un petit village au sein de Dakar. A travers cette communauté, je voudrais montrer comment la ville est devenue une mégalopole qui écrase un peu tout le monde. Les Lébou ont été en quelque sorte les précurseurs des gens qui ont habité Dakar dans les années 1400, et je voudrais savoir comment ils vivent maintenant dans cette ville qui est devenue étouffante et qui a connu la construction de belles villas. Aujourd’hui, on constate qu’à Ngor et Yoff, tous les terrains ont été vendus alors qu’avant, c’étaient des petits villages Lébou le long de la côte. C’est le film que je vais commencer à montrer très bientôt. Le film est produit par l’association image et vie de Dakar qui organise un festival de cinéma à Dakar et qui est composée de personnes dynamiques.
A part ce documentaire, y-a-t-il un long-métrage en vue ?
Effectivement, j’ai un long-métrage en développement qui a même reçu une aide à l’écriture de l’Institut Luce qui se trouve en Italie et qui s’occupe de cinéma. C’est la première fois qu’il aide un film africain en développement. Je travaille sur ce film avec un co-scénariste, en l’occurrence Ahmed Ndao qui est un jeune scénariste talentueux. Je m’arrête là-dessus pour préciser qu’il faut de plus en plus que les cinéastes travaillent de concert avec des scénaristes, des scripts doctor pour faire de bons scénarii qui peuvent tenir la route face dans les commissions de financement.
Sur quoi porte concrètement ce long-métrage ?
C’est un long-métrage qui porte sur les anciens combattants. Il sera tourné entre le Sénégal, la France et l’Allemagne. C’est l’histoire d’un ancien combattant emprisonné pendant la guerre. Durant son emprisonnement, il a subi des sévices et à son retour au pays, il a retrouvé sa mère complètement folle. Il a alors décidé de ne pas rentrer dans son village natal quand il a appris l’état de santé de sa mère. Etant très attaché à elle, et n’étant pas très fort pour faire face à cette situation, il est allé dans une autre ville pour se créer une nouvelle vie. Et c’est à sa mort, que sa petite fille découvre son cahier dans lequel il relate sa vie passée dans les camps de prisonniers pendant la deuxième guerre mondiale.
Au-delà du portrait de cet ancien combattant, que voulez-vous montrer ?
C’est un projet qui me tient à cœur. A titre personnel, j’ai un grand-père et à sa mort, on a découvert qu’il avait des cartes d’ancien combattant. Alors qu’il ne nous avait jamais dit qu’il avait fait la guerre. C’est après sa mort, en rangeant ses malles, qu’on a su qu’il avait combattu aux côtés de ses collègues militaires français. Et de là, j’ai imaginé toute une histoire. Je me suis demandé pourquoi, il n’avait pas voulu nous parler de son passé. Pour ce qui est du cahier intime, je l’ai créé. Mon grand-père ne nous avait pas laissé de cahier intime. Néanmoins, j’ai voulu imaginer ce qui se passerait, s’il avait un cahier et qu’il nous expliquait pourquoi il avait toutes ces cartes d’ancien combattant dans ses affaires personnelles. En ce qui me concerne, mon grand-père était mort à l’âge de 106 ans. Par conséquent, il avait eu largement le temps de nous parler de cette période de sa vie mais il avait décidé de ne pas le faire. Je fais le film pour essayer de comprendre tout cela.
Vous êtes cinéaste, mais vous dirigez également une structure de production. Que fait-elle concrètement ?
Oui, j’ai une structure de production qui s’appelle Guiss Guiss Communication. Je fais de la production de films fiction et documentaire. J’ai produit un documentaire d’une jeune réalisatrice. Il s’agit de « Pourquoi ? » de Sokhna Amar. Dans ce documentaire, Amar traite du viol. J’ai produit aussi Une fenêtre ouverte d’une autre réalisatrice qui s’appelle Khady Sylla et qui se trouve être ma grande sœur. Je compte assurer très prochainement la production de documentaires de deux autres jeunes réalisateurs.
Le problème avec toutes ces productions est qu’elles ne sont pas visionnées par le public africain qui est interpelé par les sujets dont elles traitent ?
Exactement. Je pense qu’en Afrique, nous avons un potentiel énorme. Nous ne pouvons pas continuer à vivre de subventions européennes ou autres. Moi, je dis que le cinéma africain vit sous perfusion, et grâce à l’aide internationale. C’est carrément scandaleux, quand on sait que l’Afrique constitue à elle seule un énorme marché. C’est à nos gouvernements de travailler, de s’organiser, afin que le cinéaste puisse montrer sans grandes difficultés ses films dans d’autres pays de la sous-région ouest-africaine. Tant qu’on n’arrivera pas à cette étape, le cinéaste ne pourra pas vivre de son art.
Qu’est-ce que les artistes devraient faire de leur côté pour accompagner les autorités dans leurs efforts ?
Il faudrait que les artistes s’organisent, créent des réseaux, se connaissent. C’est très difficile de le faire actuellement parce qu’il n’existe aucune organisation qui s’occupe de cela. Par exemple, c’est important que la réalisatrice sud-africaine puisse connaître sa consœur sénégalaise qui évoque les mêmes thématiques qu’elle. Je ne sais pas si quelque chose de ce genre est en construction au niveau de l’Union Africaine ou pas. La population africaine est un grand marché et il est temps qu’on réfléchisse à la création d’une organisation capable d’établir des liens entre les cinéastes africains et que notre cinéma génère de l’argent.
Quelles décisions les autorités devraient prendre concrètement pour enclencher le processus de redynamisation du cinéma en Afrique ?
La première des choses à faire est d’ouvrir des studios vraiment capables de sous-titrer et de doubler nos films. Ce faisant, le blocage de langues sera dépassé. Après, il faudra ouvrir une grande structure avec des moyens conséquents, capable de se charger de la distribution. La structure en question, devrait engager des personnes pouvant se déplacer du Cap à Dakar avec nos productions pour les proposer aux personnes intéressées de les commercialiser ainsi qu’au public.
Que répondez-vous aux personnes qui pensent que les films africains ne sont pas vus en Afrique parce qu’ils n’intéressent pas le public africain ?
Ah ! C’est faux. Je vous le dis tout de suite, c’est totalement faux. Dans mon cas, quand j’ai montré mon documentaire Derrière le silence, il y avait du monde. La salle était pleine. Des gens étaient venus, mais n’ont pas pu voir le film. Les gens m’ont rappelée après pour me demander la date à laquelle, le film devrait repasser. Les réalisateurs africains ne filment pas les réalités européennes, ils filment les sociétés africaines. Par conséquent, on ne peut pas dire que leurs œuvres n’intéressent pas le public africain. Ceux qui pensent ainsi, n’ont pas raison. Ils veulent mettre les réalisateurs africains dans une sorte de guichet, où on nous commande des films. Ce n’est pas le cas. Nous regardons nos sociétés pour voir des choses qui nous intéressent. Nous les filmons, nous créons des histoires là-dessus, ou nous faisons du réel à savoir les documentaires.
Vous parliez du fait que vous aviez dû refuser du monde lors de la projection de Derrière le silence au Centre culturel français à Dakar. Aviez-vous proposé le film à des chaînes de télévision au Sénégal ?
Effectivement après la première, le film devait passer le 1er décembre 2007 à la Radio télévision du Sénégal (Rts) mais pour des raisons de calendrier et de recherche de sponsors, la diffusion n’a pas eu lieu. Je ne vous cache pas que les télévisions qui fleurissent au Sénégal n’ont aucune politique de diffusion de programmes nationaux, et ce n’est pas normal elles devraient diffuser à hauteur d’un minimum de 70% les productions locales mais elles ne font aucun effort pour cela. L’état est aussi fautif et ce sont des lois qui devraient leur imposer ce circuit. Une distributrice en France a accepte de sous-titrer Derrière le silence en français et en anglais pour essayer de le distribuer dans les pays anglophones où il y a un réel marché et à la Médiathèque des trois mondes aussi.
A votre avis, quel rôle la presse devrait jouer pour donner plus de visibilité au cinéma africain dans nos pays ?
Je pense qu’on ne peut pas écrire sur quelque chose qu’on ne connaît pas. Au moment où nous arriverons à distribuer, c’est-à-dire à montrer nos produits, la presse a fortiori viendra vers nous et fera des choses vraiment formidables. Les journalistes sont des gens compétents qui peuvent faire des critiques de films ou des interviews avec les cinéastes. Je ne me plains pas par rapport à la presse.
Comment vous définissez-vous en tant que cinéaste ?
Je suis plutôt pour ce qui est universel, ce qu’on peut dire sans pour autant avoir des barrières de langues, de races ou de couleurs. C’est-à-dire quelque chose de vraiment intense, et ouvert à tous. C’est peut-être un nouveau concept (éclats de rire.)
Mais quand vous réalisez des documentaires comme Derrière le silence, quels messages voulez-vous transmettre ?
C’est clair, qu’il n’y a pas de cinéma sans engagement. Il y a toujours l’influence de quelque chose, ou de quelqu’un. Je pense plutôt à faire un cinéma qui me touche avant tout, qui m’intéresse et m’interpelle, que de traiter de n’importe quel sujet.
Y-a-t-il un film sénégalais ou africain qui vous a un peu inspiré à part le fait que votre mère travaillait à la direction de la cinématographie à Dakar ?
J’ai été très touchée par Touki Bouki de Djibril Diop Mambety. A mon avis, c’est son meilleur film.
Qu’est-ce qui vous a touché dans ce film ?
La beauté…C’est un film avant-gardiste. Vu l’année de tournage de ce film, Mambéty avait une vision avant-gardiste sur l’évolution de sa société. Regardez par exemple « Hyènes », analyser sous un autre angle c’est l’histoire des transhumants politiques tournés il y a plusieurs années avant qu’on ne commence à parler dans la politique sénégalaise.
Parlant de cinéastes sénégalais, un des leurs en l’occurrence Sembène Ousmane est décédé en juin 2007. Que dites-vous par rapport à son œuvre ?
Il a laissé une œuvre immense. Pour lui rendre hommage, au lieu de montrer des feuilletons brésiliens, je pense que les télévisions sénégalaises devraient diffuser, si possible chaque semaine des films de Sembène, car il en a fait beaucoup. Ce serait même bien pour les jeunes générations qui n’ont pas eu l’occasion de regarder les films de Sembène comme Ceddo, Emitai, Borom Sarret et bien d’autres. Ils auront donc une vision de ce qui a été fait depuis les années soixante à maintenant.
Quel est le film qui vous a marqué le plus chez Sembène ?
Les films qui m’ont marquée le plus dans la cinématographie de Sembène sont Ceddo et Guelwar pour ses convictions. A l’époque où il les avait faits, ce n’était pas évident, c’était e toute façon un cinéaste engagé qui n’avait pas peur de défendre ces idées.
Quels sont vos projets ?
J’ai un projet de court-métrage qui s’appelle L’enfant-lumière. Il porte sur les ondes chinoises. C’est un film pour enfants. Il s’agit en fait d’une salle de cinéma de maison dans les années soixante. L’histoire est a propos d’un petit garçon de sept ans qui parvient à faire tout un film sur Zoro, Zembla et les héros africains avec des personnages découpés sur du carton et avec une bougie, une table
Selon vous, le cinéma sénégalais a-t-il de l’avenir ?
Ah oui ! A Vues d’Afrique cette année, il y avait un autre film sénégalais à savoir Teuss Teuss qui a reçu le prix Africa Numérique pour les longs-métrages et le prix du documentaire pour le film de Aziz Cissé « La brèche ». Je pense que d’ici deux ou trois ans, il y aura toute une vague de jeunes réalisateurs qui feront bouger les choses. J’en suis certaine car ils sont talentueux.
Qu’est-ce qui fait la différence entre eux et leurs aînés ?
Ce qui fait la différence entre les deux générations, est que les jeunes s’approprient toutes les matières, du carton, de la vidéo. Ils ont envie de faire leurs films. Qu’ils aient de l’argent ou non, ils le font. Par exemple, Hubert Laba Ndao n’a pas eu beaucoup d’argent pour réaliser Teuss Teuss qui vient d’être primé à Vues d’Afrique. Il faut une connexion entre les artistes parce que le cinéma est un travail d’équipe, c’est avec la participation de toute l’équipe qu’on peut parvenir à faire un beau film et cela il ne faut jamais l’oublier.
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