Entretien avec Osvalde Lewat-Hallade, cinéaste camerounaise

Article paru dans l’hebdomadaire sénégalais, Weekend, l’hebdo du Quotidien, Numéro 47, Semaine du 02 au 08 Mai 2008

Source : mediasanctuary.org

Source : mediasanctuary.org

En tournée dans plusieurs universités américaines de la côté est, la cinéaste camerounaise s’est arrêtée à Troy, une ville située à quelques trois heures de route de New York City. A Troy, elle a présenté son documentaire L’amour dans la guerre au Sanctuaire pour la promotion des medias indépendants. Malgré la fatigue qu’elle ressentait après son passage à l’Université de Massachusetts (à Amherst), Osvalde Lewat-Hallade nous a accordé un entretien exclusif, dans lequel elle revient sur son passage du journalisme au cinéma, son œuvre, sa perception du cinéma, sa passion pour le film documentaire. Pour terminer, l’ancienne journaliste à Cameroon-Tribune nous a confié les meilleurs souvenirs qu’elle garde de Sembène Ousmane, disparu en juin 2007. Osvalde Lewat-Hallade, une cinéaste de la nouvelle génération, une grande battante dont l’œuvre mérite qu’on y accorde un peu plus d’attention.

« Sembène restera inoubliable, il est immense »

Pourquoi êtes-vous passée du journalisme au Cinéma?

J’ai commencé à travailler comme journaliste. Je prenais du temps pour faire des enquêtes, pour rédiger mes articles. Je ressentais énormément de frustrations de voir dès le lendemain que mes articles étaient déjà dépassés. Un article de presse a une vie extrêmement courte. J’avais envie d’inscrire mon travail un peu plus dans le temps, dans la durée. Je voulais élargir mon audience et mes perspectives narratives. Il y a eu un concours organisé au Canada en 2000 pour former des réalisatrices africaines. J’ai postulé et j’ai été retenue.

En tant que cinéaste, quel a été votre premier film ?

J’ai réalisé en 2000 un premier documentaire intitulé Le calumet de l’espoir. C’est un film sur les Amérindiens. J’ai essayé dans ce film, de lutter contre les préjugés et de sortir les Amérindiens de toute cette image qui les stigmatisait comme des clochards, des personnes dépendantes financièrement des autres, incapables de s’assumer.

Pourquoi ce film sur des personnes qui semblent marginalisées ?

Même déjà en tant que journaliste, je ressentais cette envie de m’intéresser dans ma carrière aux personnes qui sont marginalisées et n’ont pas forcément l’opportunité de pouvoir s’exprimer. Après ce film sur les Amérindiens, j’ai réalisé un autre intitulé Itilga, ce qui veut dire la destinée dans une des langues camerounaises. Ce documentaire a porté sur deux jeunes camerounais, un rappeur et une femme qui joue au football. Les deux subissaient pas mal de préjugés et se battaient pour s’en sortir. Mon troisième documentaire Au-delà de la peine est l’histoire d’un Camerounais condamné à 4 ans de prison et qui a dû finalement passer 33 ans. Au moment où je rencontrais ce prisonnier, il passait déjà trente et un ans derrière les barreaux. Grace à mon équipe de tournage, nous avons pu le faire sortir de prison.

Vous êtes actuellement en tournée aux Etats-Unis et vous avez présenté le vendredi 22 février à Troy, dans l’Etat de New York, votre film L’amour pendant la guerre. Comment vous est venue l’idée de faire ce film sur la guerre au Congo-Zaïre ?

C’est de manière assez fortuite. J’ai rencontré Aziza, le personnage principal du film, quand je suis allée m’installer à Kinshasa avec ma famille. Les discussions que j’ai eues avec elle, m’ont permis de découvrir la tragédie que vivaient les femmes à l’est du Congo, et dont j’étais complètement ignorante. Elle m’a donc fait prendre conscience du drame qui se passait là-bas et j’ai voulu en parler.

Quel est le message que vous avez envie de véhiculer à travers ce film ?

Je ne sais pas si je me sens comme une messagère. Je me sens comme quelqu’un qui pose sa caméra. Cette caméra est comme un haut-parleur. Je crois que c’est aux personnes qui voient ce film, de pouvoir dégager le message qui leur parle. Cela est d’autant vrai que tout le monde ne regarde pas un film de la même manière. Mon envie profonde était de donner de la voix aux femmes de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), qui ont été violées durant la guerre. Mon envie était également de donner l’occasion à une femme comme Aziza (journaliste dans une radio privée à Bukavu), qui veut s’en sortir, reconstruire sa famille, dans un pays complètement détruit, partager un peu son espoir avec les autres, après six années de séparation forcée de son mari, resté coincé dans la capitale, Kinshasa. Je n’avais pas un message particulier à délivrer. J’avais des images à faire partager.

Comment le film Un amour pendant la guerre a été reçu quand vous l’aviez présenté à Kinshasa ?

Il a été très bien reçu. Mais entre les félicitations que vous recevez des personnes qui ont vu le film, qui sont membres du gouvernement, et ce qu’elles pensent réellement, il est souvent peu aisé de se faire une opinion concrète.

Il est vrai que vous n’aviez pas un message concret à véhiculer quand vous réalisiez le film. Néanmoins, pensez-vous qu’il a contribué à un changement dans la vie des personnes que vous avez interrogées ?

Oh oui. Indiscutablement. Après la projection du film, certaines femmes ont été aidées par la communauté expatriée au Congo. Plusieurs associations suédoises et françaises se sont intéressées aux conditions de vie de certains de mes personnages. Elles sont allées à l’Est de la RDC pour leur apporter de l’aide. Quand on ne peut pas aider tout le monde, je pense qu’il est important d’aider au moins une, deux, voire trois personnes. En le faisant, c’est déjà énorme. Ce film aura peut-être servi à cela. Il a été montré dans plusieurs pays dans le monde dont le Sénégal. Chaque fois qu’il est montré, je me dis que les gens en apprennent un peu plus sur la situation dramatique qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo.

Quel est l’accueil qui lui a été réservé dans les autres pays de l’Afrique où il a été projeté.

Un très bon accueil en général. Les gens étaient très choqués. Ils se sentaient parfois impuissants comme je me sens assez souvent, quand je fais des films et que je dois affronter les horreurs que certaines populations vivent au quotidien.

Vous venez de réaliser un autre film en 2007 dont le titre est Une affaire de Nègres. De quoi il est question ?

Ce film raconte l’histoire d’une unité spéciale au Cameroun qui s’appelle le commandement opérationnel. Cette unité spéciale a été mise en place en 2000 pour lutter contre le grand banditisme et qui est à l’origine de la disparition de plus d’un millier de personnes.

Apparemment vous avez fait le choix de faire des documentaires. Pourquoi ce choix ?

Je n’ai pas vraiment fait un choix. Je voulais raconter des histoires. Je faisais du journalisme, maintenant je réalise des documentaires. Je suis aussi tentée par la fiction. Je pense que ma démarche de base au départ est de raconter des histoires et trouver les meilleurs moyens de la raconter. Si je pense qu’un récit sera plus fort grâce à une fiction, peut-être que j’en ferai une fiction, puisque c’est qui me tente maintenant.

Comment votre travail est perçu en France où vous vivez actuellement ?

Mes films sont achetés par certaines chaînes de télévision françaises. Le tout dernier, Une affaire de nègres, a été acheté par France 5 qui va le montrer très prochainement. Je ne suis pas quelqu’un de prétentieux. Les films sont accueillis selon leur thématique. C’est vrai que je traite dans mes œuvres de thématiques surtout difficiles. Pour le moment, je fais des documentaires qui ne sortent pas dans les salles, mais qui ont reçu des prix dans des festivals en en France et au Canada.

Avez-vous des projets de films pour les mois à venir ?

Non. Actuellement, j’ai repris mes études à Sciences Po Paris. Je prépare un master en management culturel et je termine en 2009. Je n’ai malheureusement pas le temps de faire de nouveaux films.

Un roman en vue ?

Très très loin dans ma tête.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire qu’il est dans le tréfonds du tréfonds de ma tête.

Peut-on vivre selon vous de son travail de cinéaste faisant des films sur les réalités africaines ?

Cela dépend de ce que vous voulez appeler vivre de son travail de cinéaste. C’est sûr qu’un parent préférerait que son enfant devienne avocat, médecin, pharmacien, que cinéaste. Il y en a qui vivent très bien de leur travail. Moi, j’en vis et cela me va. Mes films sont achetés et sont vus. Je n’ai pas trop à me plaindre.

Existe-t-il un cinéaste africain que vous admirez beaucoup et qui vous a peut-être mis indirectement sur les rails du cinéma aujourd’hui ?

Non, parce que j’ai eu une approche intuitive, instinctive, en venant faire du cinéma. Je n’ai pas fait une école classique de cinéma. Donc je n’avais pas vraiment de référent culturel en matière cinématographique. Aujourd’hui, il y a beaucoup de cinéastes africains que j’apprécie beaucoup. Mais en termes de modèle artistique, j’ai une approche un peu particulière.

Même si vous n’avez pas des approches similaires, quel est le cinéaste africain dont l’œuvre vous parle en quelque sorte ?

Le cinéaste africain pour qui j’ai beaucoup de respect, c’est Sembène Ousmane. J’ai vu plusieurs de ses films dont son tout dernier, Moolaadé. J’étais à Cannes en mai 2004 quand il était venu le présenter et qu’il a eu droit à dix minutes d’applaudissements de la part du public. Moolaadé est le film de Sembène que je garderai toujours gravé dans mon cœur. Parce que je trouve que pour quelqu’un qui filme à plus de quatre-vingts ans, il y a des scènes d’anthologie de cinéma. Je donnerai l’exemple de cette scène au cours de laquelle, on frappe Colle, le personnage principal, et que les autres femmes lui disent de ne pas tomber et de rester debout. Pour moi, toute la symbolique du combat que mènent les femmes, est résumée en quelques minutes à travers cette scène. Selon moi, Moolaadé est le plus fort de tous les films de Sembène.

S’il y a un mot ou une phrase, que diriez-vous pour qualifier Sembène Ousmane ?

Ce ne serait pas une phrase. Ce serait un mot et ce serait Grand. Pour moi, Sembène c’est Grand en toutes choses.

Sembene était en quelque sorte un monument ?

Ce n’est pas vraiment cela. Ou alors si vous voulez, vous pourrez remplacer Grand par Immense.

Selon vous, Sembène restera inoubliable pour son public ?

Je pense que Sembène restera inoubliable.

Quel est le message qu’il a cherché à faire passer à travers son œuvre de son vivant ?

C’est difficile de faire l’exégèse des pensées de Sembène. Néanmoins, ce que je ressens à travers son travail de romancier et de cinéaste, son parcours, le docker qu’il a été en France, est qu’il faut croire en ses rêves et que dans la vie tout est possible.

Vous avez eu l’occasion de le rencontrer à Cannes. Avez-vous une anecdote à partager avec le public à son sujet ?

Il m’appelait la petite Camerounaise. A Cannes, quand il a montré Moolaadé, il me confie « qu’ils n’arrêtent pas de dire qu’on est Vieux et qu’on fait des films qui sont dépassés. J’attends qu’ils fassent des films comme Moolaadé et qu’ils aient droit à dix minutes d’ovations de la part du public, comme c’est mon cas ». Je garderai de Sembène le souvenir de quelqu’un qui a eu un parcours courageux. La société africaine est tellement difficile, dure, que lorsqu’il y a quelqu’un qui par son parcours, son travail, sa démarche, nous donne de l’espoir, nous permet de rêver, nous permet de nous dire que c’est possible, cela n’a pas de prix. C’est pourquoi, je continuerai à employer le mot Immense pour qualifier Sembène Ousmane.

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