Ousmane Sembène une conscience africaine

Un livre qui éclaire sur le parcours exceptionnel de l’écrivain-cinéaste

Couverture

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La première biographie écrite après le décès de Sembène Ousmane est sortie en septembre 2007 aux éditions Homnisphères en France. Intitulée Ousmane Sembène une conscience africaine, cette biographie est l’œuvre de Samba Gadjigo, professeur de littérature africaine à Mount Holyoke College dans l’Etat de Massachusetts. La grande particularité du livre est qu’il traite de la vie de Sembène, de son itinéraire alors que la plupart des précédents ouvrages qui étaient écrits sur l’écrivain-cinéaste, ont plus abordé le contenu de son œuvre. A quelques jours de la sortie de l’édition anglaise aux Etats-Unis, nous vous proposons le résumé de la version française.

Écrire un livre sur Sembène Ousmane en évitant les sentiers battus et en innovant dans la façon de présenter sa vie et son œuvre. C’est le but que s’est fixé Samba Gadjigo en écrivant Ousmane Sembène une conscience africaine. Ce but est atteint dans l’ensemble car à travers le livre, le professeur Gadjigo a apporté une plus grande lumière sur la vie de Sembène, son itinéraire, les écrivains sénégalais et africains-américains qui ont influencé sa vision de la vie, ses attitudes et son écriture. Amadou Mahtar MBow, ancien directeur général de l’Unesco a fait le même constat dans la préface de l’ouvrage. Il écrit en substance, « en retraçant dans cet ouvrage la saga de Ousmane Sembène, Samba Gadjigo nous permet de suivre, pas à pas, la marche de l’homme, son enfance en Casamance, son adolescence à Dakar, son expérience de la vie militaire, ses premières activités syndicales, son départ pour Marseille, la vie qu’il y mène, son engagement syndical et politique, son initiation au marxisme, sa découverte des auteurs qui seront ses modèles, et enfin la genèse de son œuvre et le contexte dans lequel elle s’inscrit ». Samba Gadjigo écrit lui-même qu’il a « conçu cette tâche comme une sorte de devoir de mémoire, en réaction à une mortifère tendance à l’amnésie laissant dans l’ombre des pans entiers de notre histoire. Nous ignorons souvent presque tout des valeureux hommes et femmes qui ont sacrifié leurs vies pour la dignité de nos peuples ».

Tel père tel fils

Désormais, grâce à Ousmane Sembène une conscience africaine, on apprend énormément sur la vie et l’œuvre de Sembène. Par exemple, l’ouvrage du professeur Gadjigo nous éclaire sur l’origine du tempérament d’homme libre et de combattant que possédait Sembène. Son père, prénommé Moussa « était un libre penseur, réticent à toute forme de conformisme, de même qu’il rejetait toute forme de fanatisme religieux », indique M. Gadjigo. Et Sembène de compléter, « Mon père était bien plus fou que moi ». Une façon de reconnaître indirectement qu’il tenait une portion de ce caractère de son père même si l’auteur mentionne plus loin que « le caractère de l’artiste apparaît, en fin de compte, d’une bien plus grande complexité ».

L’autre révélation de ce livre sur la vie de Sembène est certainement la source du respect et de la tendresse qu’il nourrissait à l’égard des femmes et dont la plupart de ces films en sont le reflet. L’explication que nous donne M. Gadjigo est qu’après le départ de Ramatoulaye Ndiaye, la mère de Sembène de Ziguinchor pour Dakar, dans l’intention de fonder un nouveau foyer, « Ousmane fut pris en charge par sa grand-mère qui, comme souvent en pareil cas en Afrique, le gâta plus qu’elle ne l’éduquât ».

Sembène amateur de bandes dessinées

Selon M. Gadjigo, les signes avant-coureurs de la carrière d’écrivain de Sembène remontent à son enfance dans les « ghettos lébous de Dakar-Plateau ». C’est ainsi qu’on peut lire, que « tout en menant dans la capitale une vie de groupe normale, Ousmane Sembène ne manquait aucune occasion de satisfaire son goût de la lecture. De manière presque trop prévisible, le futur écrivain-cinéaste ne pouvait se passer de bandes dessinées ni de films ». Comme bandes dessinées, l’auteur de la biographie, cite entre autres les aventures de Cassidy, Zembla ou Miki le Ranger. Des témoignages faits par ses amis d’alors précisent « qu’il brûlait de connaître la suite (de ces histoires à épisodes) mais n’avait pas toujours les moyens de se procurer ces bandes dessinées ». Que faire dans cette situation ? « On le voyait alors rôder autour des jeunes Libano-Syriens du Plateau qui en possédaient », rapporte l’Universitaire sénégalais, professeur à Mount Holyoke College aux Etats-Unis.

L’influence des écrivains-américains

Devenu écrivain, les écrits de Sembène portent les marques d’écrivains africains-américains qu’il a lus dans les bibliothèques de Marseille, ville dans laquelle il travaillait comme docker. Il découvre tour à tour des écrivains comme Claude McKay et Jack London. Claude Mckay a écrit Banjo, un livre publié en 1929 et qui parle de son expérience à Marseille. Ce qui rejoint tout à fait le contenu de Docker noir qui n’est que l’histoire de Sembène lui-même. Jack London de son vrai nom John Griffith London, a pour sa part beaucoup influencé l’écriture de Sembène. Selon Samba Gadjigo, la rencontre de Sembène avec Jack London, « a joué un rôle déterminant dans sa décision de devenir artiste, jusqu’à irriguer sa carrière et sa sensibilité artistique ». Le roman de Jack London qui aurait eu le plus d’influence sur Sembène est sans doute Martin Eden, paru en 1909. Dans ce livre, l’écrivain africain-américain, aborde l’expérience des luttes du prolétariat, une question qui était assez présente dans les premiers livres de Sembène comme Les bouts de bois de Dieu et qui est restée (à des exceptions près) le principal thème de toute son œuvre littéraire et cinématographique. Sembène reconnaît avoir subi l’influence d’un autre écrivain africain-américain, en l’occurrence Richard Wright après avoir lu son livre Native son, paru à New York en 1940. Il s’est confié à ce sujet à Carie Dailey Moore, auteur de Evolution of an African Artist (cité par Samba Gadjigo) en ces termes, « Ce livre était peut-être présent dans mon esprit quand j’écrivais Le docker noir, mais je n’étais pas d’accord avec Wright, sa manière de peindre les Noirs ne me plaisait pas… Sous sa plume, ils n’avaient aucune conscience, ils se drapaient dans leur noirceur et singeaient le Blanc ».

L’admiration pour Birago Diop

En ce qui concerne les écrivains sénégalais, on apprend à travers Ousmane Sembène une conscience africaine, que Sembène a lu « les textes de la plupart de ces pionniers de la littérature francophone africaine, à savoir, Amadou Ndiaye Dugay Cledor, Amadou Mapathé Diagne, Bakary Diallo, Ousmane Socé Diop, Léopold Sédar Senghor, Abdoulaye Sadji, Alioune Diop mais avait une admiration particulière pour Birago Diop ». Sembène reconnaît cela, quand il affirme, « Le seul écrivain que je considère comme un maître en la matière, c’est Birago Diop. Je ne sais pas ce que cela donne en anglais mais chez lui le passage du wolof au français se fait sans heurt, on a parfois l’impression qu’il n’a rien perdu en chemin, ni un mot ni même une virgule. Toutes les nuances y sont, ça, c’est un maître. C’est le seul qui, à ma connaissance, a réussi cette prouesse ».

A la lecture de cet ouvrage de 252 pages, divisé en quatre grandes parties bien illustrées par des photos de la vie et de l’œuvre de Sembène, on reste tout de même sur sa faim. On aurait souhaité en savoir davantage sur la vie de Sembène, sur ses idées, ses prises de position politique, sa vision de l’Afrique de demain, la manière dont ses idées ont influencé le Sénégalais, l’Africain dans ses activités de tous les jours. Bref, on aurait aimé savoir l’impact concret que les œuvres de Sembène ont eu sur le lectorat. L’auteur du livre reconnaît en passant qu’il « manque à ce jour une étude d’ensemble de l’œuvre de Ousmane Sembène ainsi que des autres activités qui la soutiennent ; pour en faire ressortir la complexité, l’unité thématique et esthétique, mais aussi et surtout la portée politique et ses limites ». Tout en reconnaissant cette lacune dans le traitement des œuvres de Sembène par la critique universitaire, il annonce qu’il fera paraître de nouveaux documents dans lesquels, «d’autres séquences de sa vie seront ultérieurement explorées pour mettre en lumière sa contribution à l’histoire des idées et sa participation à la promotion de la culture africaine ».

En attendant ces parutions, l’auteur annonce la sortie de la version anglaise de la biographie dans les jours à venir aux Etats-Unis, avec une préface de l’acteur, producteur et réalisateur américain, Danny Glover. L’édition anglaise de Ousmane Sembène une conscience africaine, paraîtra à Indiana Universty Press.

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