Adama Drabo et Sembène Ousmane, deux géants toujours vivants

Adama Drabo
Adama Drabo

Disparu le 15 juillet 2009, le cinéaste malien Adama Drabo, à l’instar de Sembène Ousmane, fait partie de ces hommes qui quittent le monde terrestre, sans vraiment le quitter. On se souvient toujours d’eux, car ils laissent des traces de leur passage parmi les vivants, et des œuvres dont la qualité ne souffre souvent d’aucune contestation. L’organisation non gouvernementale d’action culturelle et cinématographique Image et Vie, lui a rendu hommage hier au Sénégal, en présentant au public dakarois Taafé Fanga (ou Pouvoir de pagne, 1997), un de ses longs-métrages. Dans cette comédie qui pose la question du rôle de la femme dans la société africaine, les femmes sont parvenues à renverser l’ordre social existant, en prenant la place des hommes. Adama Drabo a ainsi donné aux femmes l’opportunité, à travers la fiction, de porter le pantalon, de fumer, et de refuser d’accomplir les tâches traditionnellement réservées aux femmes, à savoir la cuisine, la lessive, et le ramassage du bois. Ce faisant, les hommes ont été obligés de s’habiller en pagne, d’assurer le rôle des femmes en faisant la cuisine, et en s’occupant des enfants.

En étudiant bien Adama Drabo, j’ai commencé à trouver des ressemblances entre lui et Sembène Ousmane qui a quitté ce monde le 9 juin 2007. Les deux croyaient fermement au pouvoir des femmes dans les sociétés africaines, tout au moins à la possibilité pour les femmes de prendre un jour les rênes de l’Afrique, et de mieux la diriger peut-être. Les films de Sembène comme Faat Kiné et Moolaadé, en sont des exemples vivants. Dans Faat Kiné, on voit que les femmes commencent à devenir indépendantes de leurs maris, à avoir une meilleure situation sociale, tandis que dans Moolaadé, elles tiennent tête aux hommes pour qu’ils renoncent à l’excision des jeunes filles. Tout comme Sembène Ousmane, Adama Drabo croyait aussi au pouvoir des personnes qui sont par la force des choses dépourvues de moyens financiers suffisants pour faire face aux contraintes quotidiennes de la vie. Son film Fantan Fanga (Le pouvoir des pauvres, 2008) qu’il a coréalisé avec son compatriote et ancien condisciple au Centre national de production cinématographique du Mali (Cnpc), Ladji Diakité, évoque la chasse aux sorcières qui est organisée contre Adama, un jeune albinos, par des personnes qualifiées de chasseurs de têtes d’albinos. Fafa, un autre albinos prend sur lui de réparer à sa manière le tort fait à son ami Adama. Il informe la police et demande qu’elle l’aide à trouver les chasseurs de têtes d’albinos qui ont tué son ami. Sembène parle aussi du rejet dont sont victimes les personnes démunies dans leur quotidien. Ce thème est présent dans son long-métrage Xala, où on voit les mendiants renvoyés de la ville, sous prétexte qu’ils la salissent. C’est mal connaître leur détermination. Ils l’ont montrée en envoyant le mauvais sort à un des membres de la bourgeoise d’affaires dans le film. Ce qui causera l’impuissance sexuelle de l’intéressé.

Pour moi, la similitude entre les deux hommes ne s’arrête pas là. Adama Drabo et Sembène Ousmane détestaient sérieusement la corruption, un phénomène qui prend de l’ampleur dans tous les pays du monde, vu le contexte généralisé de crise économique, et qui a désormais élu domicile sur le continent africain. Le cinéaste malien en a parlé dans un court-métrage intitulé Kokadje (Transparence, 2003), qui raconte l’histoire d’une parlementaire en guerre contre la corruption, avec le soutien de quatre jeunes. Pour y parvenir, la femme politique fraîchement élue fait le tour du pays, pour solliciter l’appui des populations dans sa croisade contre le phénomène. Sembène Ousmane avait déjà traité de la corruption dans un film comme Xala, mais il se proposait d’y revenir plus longuement dans La confrérie des rats, qui devrait clore sa trilogie, l’héroïsme au quotidien, dont les deux premières parties étaient Faat Kiné et Moolaadé. Le destin ayant décidé autrement, Sembène Ousmane ne pourra malheureusement pas réaliser ce film qui lui tenait tant à cœur. Adama Drabo pour sa part, est aussi parti sans achever sa trilogie constituée de Taafé Fanga (Pouvoir de pagne), et Fanta Fanga (Le pouvoir des pauvres). Le film qui était censé boucler la sienne, est Doni Fanga (Le pouvoir du savoir), et avait pour but de parler des intellectuels qui fuient leurs responsabilités vis-à-vis des populations qui ont placé leur confiance en eux.

Les deux grands cinéastes nous ont quittés, mais leurs œuvres demeureront. Adama Drabo n’était pas aussi connu du grand public que Sembène Ousmane. Néanmoins, les deux ont laissé aux générations présentes et à venir des joyaux cinématographiques riches en leçons de courage. Une statue en bronze représentant Sembène est désormais présente sur l’avenue jouxtant la place des cinéastes à Ouagadougou, au Burkina. La chambre (numéro 1) que Sembène a occupée pendant des années à l’hôtel indépendance lors de ses participations au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), est désormais un musée où sont déposés certains de ses effets personnels. Une rue porte désormais son nom à Ouaga. Autant d’actes qui montrent que l’apport de Sembène au cinéma africain, et à la valorisation des cultures africaines, était incommensurable. Adama Drabo aussi mérite qu’on en fasse de même pour lui, pas seulement dans son pays d’origine le Mali, mais aussi à Ouagadougou, devenue désormais la capitale du cinéma africain, tout au moins au sud du Sahara.

Au-delà des hommages qui ne durent qu’une journée ou quelques heures, les œuvres dramatiques, littéraires et cinématographiques, ainsi que les parcours de ces deux vaillants Africains de grande qualité humaine et professionnelle, devraient être enseignés dans nos écoles, lycées, et universités comme étant des modèles de probité morale, de simplicité, de modestie, et d’engagement, des qualités devenues de plus en plus rares de nos jours. D’autres structures publiques ou privées devraient emboîter le pas au Groupe Image et Vie, pour porter loin auprès des jeunes, et de toutes les populations africaines les messages d’espoir contenus dans leurs films. Ce sera notre façon de leur rendre éternellement hommage, tout en rendant un énorme service à l’Afrique qui aura toujours besoin des hommes de leur trempe, pour son développement culturel.

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