« Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus » : Le phénomène migratoire passé au crible

Couverture du livre

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A un moment donné de notre vie, il nous est sûrement arrivé à l’esprit de vouloir changer d’environnement, de bouger, d’aller voir ailleurs ne serait-ce que le temps d’un week-end, pour fuir la monotonie qui s’installe des fois dans nos vies, ou pour tenter d’oublier un passé dont le souvenir nous rappelle des instants difficiles. A un moment donné de notre existence, il nous est peut-être arrivé de penser à quitter notre pays, notre continent, pour aller découvrir d’autres cieux, d’autres manières de voir les choses, d’autres façons de faire, ou pour frotter notre cervelle contre celle d’autrui dans l’espoir de revenir chez soi plus aguerri, qui avec un diplôme, qui avec un peu d’argent pour créer sa propre entreprise. Entre le projet, le rêve, et la réalité, il y a un grand fossé que l’on ne peut découvrir et apprécier à sa juste valeur qu’après avoir fait soi-même l’expérience. Cette expérience, le jeune sociologue sénégalais Omar Ba l’a faite. Il la relate dans son ouvrage intitulé Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus, paru au printemps 2009 aux éditions Max Milo, à Paris.

Dans cet ouvrage de 246 pages, l’auteur fait l’autopsie du phénomène migratoire qui ne cesse de se développer entre le continent africain et l’Europe, particulièrement la France, depuis les années 90, période censée apporter des changements notables en Afrique, mais qui s’est révélée par la suite être un moment de désenchantement. Il annonce les couleurs en écrivant, « je veux faire comprendre aux jeunes d’Afrique que cette Europe ne vaut pas de risquer sa vie, car on y vit, comme partout ailleurs, avec des souffrances, des impasses et des échecs récurrents. ». Pour faire passer son message, Omar Ba commence par évoquer les raisons qui poussent les jeunes Africains à s’exiler pour avoir une meilleure situation économique, en espérant venir en aide dans la mesure du possible à la famille. « J’étais tenu de réussir, de forcer le destin. Et réussir c’était partir loin, sous d’autres cieux, du côté des nantis. J’avais souvent des échos de la ruée vers cette partie du monde, considérée par tout le monde comme un eldorado : l’Europe », écrit-il. Cette phrase résume la vie de beaucoup de jeunes Africains constamment sous pression, quand ils atteignent souvent la vingtaine, ou approchent la trentaine et ne trouvent pas de travail décent, mais doivent contribuer aux besoins de la famille. Cette situation pousse donc les jeunes à prendre le chemin de l’exil, des fois sans avoir réuni toutes les conditions nécessaires pour un bon voyage de nos jours, à savoir le fameux visa délivré par les services consulaires des pays occidentaux. Selon l’auteur, quand les jeunes veulent partir, ils sont convaincus que tout est rose en Europe, qu’arrivés là-bas ils trouveront la solution à tous leurs problèmes. « Pour eux, tout peut se réaliser là-bas. L’Europe est une caverne magique, qui attire irrémédiablement une grande foule de désœuvrés, massés à sa porte, prêts à tout pour y faire irruption. Les nouvelles qui en proviennent sont toutes merveilleuses. Elles font rêver. Qui plus est, ceux qui réussissent à y pénétrer n’en ressortent pas, si ce n’est pour venir raconter à ceux restés dehors la belle vie qui est la leur », explique le jeune sociologue sénégalais. A part les conditions économiques difficiles, le souhait personnel de réussir et d’être autonome financièrement, quels sont les autres facteurs qui poussent indirectement les jeunes à avoir des fois le regard fixé sur l’Occident ?

En bon sociologue, Omar Ba tente de répondre à cette interrogation en fouillant dans le système éducatif en vigueur jusqu’à ce jour dans la plupart des pays africains, pour y trouver des éléments explicatifs. Selon M. Ba, les leçons d’histoire et géographie, telles qu’elles étaient enseignées, seraient à l’origine du désir que ressentent les jeunes Africains de quitter le continent. Pour étayer sa position, il évoque quelques-uns de ses moments passés sur les bancs à donner le meilleur de lui-même pour être parmi les premiers. «J’apprenais ces leçons par cœur en même temps que je grandissais avec la conviction profonde qu’il fallait que je me rende dans ces pays du Nord pour faire partie, un jour, des ‘haut placés’. En classe, on rivalisait d’ardeur dans la maîtrise de l’histoire de l’Europe, de la Grèce antique, sans oublier leur géographie qu’on était tenus d’assimiler, étant sûrs qu’aux examens au moins l’un des sujets s’y rapporterait. L’élève qui avait la meilleure note sur un sujet lié aux pays du Nord était jugé plus intellectuel et prometteur que les autres… Les institutions de l’Union européenne étaient systématiquement apprises en terminale. Je connaissais comme personne le mode de scrutin des eurodéputés ainsi que leurs missions. Je maîtrisais parfaitement le rôle du Parlement et de la Commission. J’en connaissais le nombre de sièges respectifs et les dirigeants d’alors. Sur l’histoire de la construction européenne, les professeurs mettaient les bouchées doubles. Il fallait la connaître sur le bout des doigts pour espérer une bonne note. Sans oublier les exposés qui nous obligeaient à faire des recherches très pointues sur le sujet », précise-t-il. Mettre l’accent sur des sujets qui sont totalement éloignés des préoccupations quotidiennes des élèves et étudiants, peut à la longue faire d’eux des personnes, qui ne voient le « modèle » que dans l’autre culture.

Au delà de l’histoire-géographie et des enseignements sur les relations internationales, Omar Ba incrimine d’autres aspects et pas des moindres : la littérature et la philosophe. Pour lui, la manière dont ces deux disciplines essentielles est enseignée, pousse plus à rêver, qu’à réfléchir sur des éléments concrets de notre existence. Il développe ainsi ses arguments, « En littérature, nos œuvres fondamentales étaient Tartuffe, Don Juan, L’Ecole des femmes, Le Cid, Madame Bovary, Germinal, Zadig, L’Etranger. Je me souviens que la bibliothèque scolaire ne disposait pas de suffisamment d’exemplaires. Alors, pour ne léser personne, les professeurs organisaient des séances de lecture durant lesquelles les textes étaient étudiés dans le détail. On s’attardait beaucoup sur le mode de vie des personnages, sur leur psychologie, leur manière de s’habiller et surtout leur élocution très recherchée que nous tâchions tous d’imiter… Jusqu’à présent on ne nous formait pas pour penser mais pour rêver. Ou pour répéter des idées toutes faites. On ne philosophait jamais sur des sujets qui nous concernaient directement ou relevant de notre environnement. Quand on a étudié L’Existentialisme est un humanisme de Sartre avec l’histoire du coupe-papier-dont l’essence précède l’existence contrairement à l’être humain-le professeur a eu bien du mal à nous faire comprendre le sens des propos de l’auteur. La première raison de cette difficulté est la non-existence d’un coupe-papier dans la panoplie de l’écolier lambda en Afrique ». Quelles leçons peut-on tirer de ces systèmes, après avoir fait une expérience dans d’autres contextes culturels. « Après quelques années passées en Europe, j’ai pris conscience de la dangerosité du système éducatif dans lequel j’ai été formaté. J’ose aujourd’hui employer ce dernier mot. Inévitablement je devais considérer l’Europe comme le paradis sur terre. Je n’avais aucune contre-information pouvant susciter en moi une véritable réflexion sur ce qu’on m’apprenait », répond l’auteur lui-même.

Omar Ba ne s’est pas arrêté à son analyse du système éducatif pour expliquer le désir de partir des Africains. Il va plus loin, pour indexer la manière dont les touristes occidentaux se comportent à leur arrivée en Afrique. Il y ajoute, l’impact des médias sur la conscience individuelle, et les choix que ces derniers peuvent nous obliger à faire dans notre vie. L’extrait suivant est tout indiqué pour résumer sa pensée : « Au pays, je voyais à longueur d’année des touristes européens venir passer leurs vacances sur les belles plages de mon pays. Ils étaient joyeux, semblaient dépenser sans compter. Eux aussi me faisaient rêver d’Europe. Ces toubabs venaient se dorer la pilule sous notre radieux soleil. J’ignorais que ce tourisme massif était en grande partie dû à l’absence d’un soleil aussi rayonnant dans leur pays, et qu’un séjour au Sénégal est assez bon marché. Chez nous, ils mangent bien, dorment dans des appartements de luxe, ont les pieds dans l’eau, se payent des guides de mon âge qui les aident à sillonner le pays dans des 4×4 rutilants. Ces gens m’inspiraient envie et fascination, tant leur existence paraissait simple et reposante. Cette vie des touristes recoupait parfaitement l’image que véhiculent les séries télévisées, dans lesquelles les toubabs sont propriétaires de somptueux châteaux et possèdent de grands espaces verts. On ne les voit que rarement travailler, si ce n’est quelquefois dans de beaux bureaux bien décorés ou, à l’heure de la pause, les amoureux s’embrassent à volonté et partagent un vrai moment de tendresse. Dans ces séries, il n’y a qu’amour et eau fraîche. La vie y est paradisiaque. »

Un constat qui n’est pas vérifié pour la plupart des immigrés. Sur place en Occident, ils commencent à découvrir la réalité telle qu’elle se vit au quotidien. Une réalité qui peut être des fois, pour certains, aux antipodes des idées qu’ils avaient emmagasinées sur l’Occident, à travers les cours reçus à l’école, ou grâce aux films qui constituent ou ont constitué le lot quotidien de nos télévisions nationales. En Occident, la vie semble plus contraignante, et encadrée par des règles à ne pas transgresser, de peur de payer de grosses contraventions, ou de passer des moments chauds d’interrogatoires. Omar Ba se souvient dans le passage suivant de quelques moments qui lui ont donné la chair de poule et l’ont conduit à réfléchir : « A Paris, je ne peux pas uriner dans la rue tranquillement. Je sais que l’exemple n’est pas romantique mais au moins j’avais cette liberté au pays. Ici, je risque une amende pour dégradation de patrimoine. Qui plus est, je dois payer au minimum 10 centimes pour pisser décemment. Je n’ai plus le luxe de pouvoir entrer dans n’importe quelle maison pour demander à uriner ou aller à la selle. Les portes sont fermées, verrouillées, codées. Pour entrer dans un immeuble, je dois taper un code ou sonner à l’interphone pour demander l’autorisation. Tout est réglé au millimètre. Quand j’observe ces grands immeubles, j’ai l’impression qu’aucune âme n’y vit tant c’est le calme absolu. Pourtant des familles entières y évoluent, cloîtrées entre leurs quatre murs. Ce n’est pas la vie que j’étais venu chercher. »

Pour mettre en exergue les difficultés que des immigrés peuvent connaître en Occident, dans leur vie quotidienne, l’auteur de Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus, nous propose le portrait de Diaw, un jeune homme qui prend seul en charge la quasi totalité des besoins de sa famille restée au Sénégal. Je vous livre en intégralité le portrait qu’il fait de lui : « Résultat : Diaw rentre à 4 heures, dort jusqu’à 8 heures au maximum, pointe à 10 heures pour son deuxième travail. A 16 heures, il rentre manger chez lui et se prépare pour son office de 21 heures. Telle est la routine infernale dans laquelle stagne Diaw depuis des années. Pour 1500 euros par mois en moyenne. Ce qui est insupportable pour notre homme, c’est que tous ces sacrifices ne lui permettent pas une existence décente en France. Il vit dans un studio à loyer modéré mis à disposition par la fondation Emmaüs. Il n’a pas le temps d’avoir des amis ni de participer aux activités ludiques auxquelles il est souvent convie. Même pour les fêtes au sein de son entreprise, il est obligé de s’excuser. Il vit une fatigue psychologique à cause des milliers d’heures de veillée nocturne qu’il a accumulées. Le cabinet de son médecin est comme une deuxième demeure pour lui. Il se plaint souvent de maux de tête et de dos. Le docteur évite de le voir tant il a l’impression que Diaw est irrécupérable. Sa maladie, c’est son travail. Aussi longtemps qu’il continuera à subir ce rythme intolérable, il souffrira. Diaw en a conscience, mais il n’a pas le choix. » La vie que mène Diaw est ou a été celle d’une grande partie d’immigrés venus chercher un certain bonheur en Occident. Certains parmi eux l’ont trouvé et à quels prix ? D’autres ne l’ont pas trouvé mais refusent de rentrer, de crainte de devenir la risée de toute la communauté.

Qu’est-ce qui se passe dans ce cas ? A en croire Omar Ba, ces personnes intègrent la catégorie des immigrés qui continuent à entretenir le mythe de l’Eldorado. Une attitude pareille ne plaît pas du tout à l’auteur sénégalais. Il ne cache pas sa colère et dénonce l’hypocrisie dont font preuve certains immigrés. «Je m’insurge aussi contre l’attitude de ces Africains, pseudo-intellos, qui davantage encore que leurs comparses, se taillent sur mesure une vie idéale destinée à attirer le respect ou la fascination de ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Europe. Parce qu’ils… sont intellos et diplômés, ils n’osent pas avouer qu’ils sont commis de cuisine ou ouvriers dans le bâtiment. Serveur dans un petit restaurant, l’un d’entre eux prétendra ainsi, s’il est questionné sur son activité, qu’il est ‘responsable dan un hôtel-restaurant’. Ce qui, en soi, ne veut rien dire ; mais la réponse est d’autant plus efficace qu’elle est floue, tout comme cette manière de s’exprimer donne aux proches l’illusion qu’on est un ‘bon’ Européen qui a réussi. Un maçon dira qu’il est chef de chantier. Un commis, qu’il est employé polyvalent d’un grand restaurant. Un balayeur des rues expliquera qu’il est travailleur municipal. Toutes exagérations qui font saliver des individus enlisés dans un quotidien difficile au pays et pétris d’illusions sur l’Europe », lance-t-il.

Quoiqu’on dise, et comme tout immigré, Omar Ba redoute le retour au pays. Une décision qui n’est pas facile à prendre, surtout si on n’a pas atteint ses objectifs en matière de formation universitaire, et qu’on n’a pas pu aussi mobiliser un peu d’argent. « Je n’ose pas tout abandonner après m’être donné tant de peine. Je suis tiraillé entre le sentiment d’un gâchis énorme et le désir féroce de rentrer chez moi. Il couve en moi un mélange de nostalgie et d’envie de réussir qui me dévore petit à petit », se résout-il à dire. Parfois la déception est tellement grande au bout du compte, qu’au départ de leurs pays les immigrés «espèrent trouver en Europe de quoi bâtir leur avenir et celui de leurs proches, mais cet avenir, ils ne l’imaginent pas sur le Vieux Continent. Lorsqu’ils débarquent, ils sont persuadés qu’au bout d’un séjour de quelques petites années, il leur sera possible de rentrer au pays, les poches bien remplies et prêts à concrétiser d’alléchants projets économiques. »

Après toutes ces péripéties suivies de réflexions, le jeune écrivain et sociologue a abouti à deux grandes conclusions que je voudrais bien partager avec vous. La première s’articule ainsi, «compte tenu de mes désillusions et d’un rêve superbement déçu, je suis à même de dire que la vie en Europe n’a rien d’un rêve et qu’elle tient plutôt, pour les immigrés (ainsi que pour bon nombre d’autochtones), du cauchemar. Elle est loin des images d’Epinal des séries télévisées que je savourais au pays. J’ai découvert que des souffrances aiguës rythment l’existence de nombreux Européens ». La deuxième que je qualifierais volontiers de leçon de vie, est ainsi structurée, « Le paradis n’existe nulle part, ce qu’on trouve partout, c’est la vie quotidienne, celle qui sourit aux uns, se détourne des autres et oppresse la majorité. Où qu’on soit, on est fatalement appelé à se confronter à des problèmes, voire des drames, qu’il faut surmonter. »

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