Africa for the future… Une belle réflexion sur le genre cinématographique

Couverture
Le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo Obama, a publié au printemps 2009 aux éditions Dagan une réflexion sur le cinéma de manière générale, le cinéma africain, et la perception qu’on peut avoir de l’audiovisuel en Afrique. Intitulé Africa for the future sortir un nouveau monde du cinéma, le livre du réalisateur camerounais sort par moments du cadre cinématographique, pour aborder les questions de globalisation et de mondialisation, en soutenant l’idée selon laquelle, « Nous sommes tous des Américains ».
La vieille et la télévision
L’auteur a démarré son livre par l’histoire de la « la vieille de mon village ». Il s’agit en fait d’une personne du troisième âge qui devait rendre visite à sa fille dans un village Bamiléké. A son départ de Yaoundé, la capitale politique pour Bafoussam, elle a eu l’occasion de regarder le feuilleton américain très connu en Afrique, Dynastie. Durant ces quelques minutes de repos, « la vieille de mon village » a gardé à l’esprit le personnage de Blake Carrington. Arrivée chez sa fille à Bafoussam, la télévision était allumée, et elle a repéré le même personnage. Sa réaction est riche d’enseignement, «Qu’est-ce qu’il marche vite cet homme! Je l’ai laissé hier soir à Yaoundé et le voilà déjà ici à Bafoussam. Pourtant j’ai pris le premier bus. » Jean-Pierre Bekolo Obama, aboutit à la conclusion suivante : « Le récit de la vieille de mon village est ainsi une véritable critique des médias comme la technologie est elle-même une critique du fonctionnalisme sous tous ses aspects : anthropologique, scientifique, politique et esthétique. » Cela ne l’empêche pas non plus, d’avoir quelques interrogations. « La question que je pose est comment cette technologie pourrait-elle me permettre de transformer l’expérience du cinéma en celle que j’ai vécue avec la vieille ? Le nouveau média me donne-t-il par interactivité ce bras qui me permettrait de renouveler ce geste de salutations avec la vieille ? Quelle différence entre l’utopie et le rêve ici ? ». De cette expérience vécue avec la vieille de son village, Jean-Pierre Bekolo Obama, a sorti une théorie appelée Le mantisme. Selon l’auteur, « Le mantisme qui s’inspire des théories issues des neurosciences dont celle de Lakoff consisterait à étudier comment mon expérience, mon éducation, ma culture et mon environnement produisent en moi une manière d’appréhender le monde. Le mantisme est le système de pensée qu’on assimile quasiment à un langage qui est unique à chaque individu. Un langage que je “négocie” en permanence avec le langage de l’autre, cet autre avec qui je partagerais une expérience, une éducation, une culture ou un environnement similaire. »
Ce qui aurait manqué au cinéma africain
Dans son ouvrage, l’intellectuel camerounais analyse l’évolution du cinéma africain à travers le travail des pionniers comme Sembène Ousmane, et parvient à la conclusion que ces devanciers n’avaient pas saisi toutes les dimensions du septième art. « En fait, ce qui a échappé à tous, y compris aux intellectuels africains, c’est la nature même du cinéma. C’est la méconnaissance de ce fait qu’est le cinéma qui a distrait tout le monde de l’essentiel. Le ressort principal du cinéma, qui reflète la vie telle qu’elle se déroule dans la réalité, est avant tout et surtout l’identification. Sans identification, point de cinéma. Comment a-t-on pu imaginer que l’Africain pouvait s’identifier indéfiniment à tout ce qui n’est pas lui? Il y a eu d’abord une période que je pourrais qualifier de découverte du “médium cinéma”, puis une fois le médium intégré, il est devenu évident qu’il fallait passer à la phase du “contenu”. On est donc parti de la phase “on me montre des choses, des gens…” pour s’orienter vers la phase “qu’est-ce qu’on me montre?” Il s’agit incontestablement là d’une dimension supplémentaire qui vient enrichir la définition du cinéma pour les Africains. On pourrait envisager plus tard une autre étape : “comment me les montre-t-on?” Ainsi, des films qui, dans un premier temps, auraient pu paraître acceptables à une certaine époque vont de plus faire l’objet de critiques », précise-t-il. Continuant sa réflexion, le spécialiste du cinéma fait remarquer que les précurseurs du cinéma en Afrique, n’ont privilégié que la dénonciation dans leur mission en tant que réalisateurs. Selon lui, ils n’ont pas développé, cet aspect non moins important, qu’est le self-empowerment. Il exprime sa réserve en ces termes, « Si la génération des cinéastes engagés dans la lutte, à l’exemple d’Ousmane Sembene, a agi en précurseur, elle n’a pas vu pour autant dans le cinéma un outil de self-empowerment- (prise en main de son destin). Elle s’est contentée d’utiliser le cinéma comme un moyen de dénonciation, ce qui était certes important, mais ne résolvait cependant pas le problème des autres images qui parasitaient l’inconscient africain. Leurs images parlaient avant tout aux colons puis aux néo-colons plutôt qu’aux Africains. »
Questions fondamentales du cinéma africain
Pour Jean-Pierre Bekolo Obama, le cinéma africain devrait réfléchir, et trouver des réponses à deux préoccupations fondamentales, à savoir « L’image que nous avons de nous-mêmes, l’image que les autres ont de nous ». Répondre à ces deux questions essentielles, « revient à presque tout régler », sans oublier, mentionne-t-il, de penser à « ce que nous fait le cinéma en tant qu’être humain ». De toutes ces questions, le cinéaste, écrivain, et professeur, voudrait affirmer que le cinéma n’est que le reflet de notre vie de tous les jours, et qu’il n’est là que pour nous aider à raconter d’une autre manière nos histoires. Il explique dans le paragraphe suivant le lien étroit qui existe entre le cinéma et la vie, et la raison pour laquelle il a préféré ce médium aux autres pour raconter le quotidien des êtres humains. « La spécificité du cinéma par rapport aux autres médias qui peuvent tout autant prétendre raconter des expériences humaines comme la littérature, réside dans sa nature im-médiate. Le cinéma est direct. Il n’utilise pas un code intermédiaire à décrypter comme l’écriture. Le cinéma montre la vie, le cinéma est le support de la vie. C’est parce que le cinéma nous permet de regarder la vie, donc de l’étudier, de l’analyser im-médiatement que je l’ai choisi comme modèle pour parler de la vie. Le cinéma est un support qui nous permet de vivre les événements ‘théoriques’ comme si on les vivait dans la réalité. L’expérience est transmise au public de façon réelle et directe, avec une précision photographique, si bien que les émotions du spectateur s’apparentent à celles du témoin. C’est le seul art ou l’auteur peut créer une réalité absolue semblable à la vie », conclut-il. Partant ainsi du fait que le cinéma lui permet de raconter notre vie, il établit un rapport entre le cinéma et la culture africaine qui privilégie d’une certaine façon l’art de raconter des histoires, d’où le concept de l’oralité. « Toute l’éducation africaine ne s’articule qu’autour des histoires. Le cinéma, son idée première, ne sont donc pas étrangers à l’Afrique. Là où j’estime que ce ‘cinéma à l’africaine’ ou ‘cinéma africain originel’ (qui n’existe pas dans la réalité) va au-delà, c’est qu’il demeure en prise avec la vie. Il met en scène l’homme réel, pas un être fictif. Il peut se transformer dans le happy-ending, mais dans le réel. Il ne se cantonne pas dans une bonne dimension purement fictive ou un média externe. Bon nombre d’événements de la vie quotidienne sont mis en scène-mariages, naissances », écrit-il.
Le couple Amérique -Afrique
L’élection en novembre 2008 de Barack Obama comme président des Etats-Unis, a également inspiré Jean-Pierre Bekolo Obama dans sa réflexion. Pour lui, l’arrivée du démocrate Barack Obama à la maison blanche après huit ans de présence républicaine à la magistrature suprême américaine, signerait la fin d’un certain cinéma réalisé par « Ces acteurs noirs qui devaient leur carrière à l’impossibilité pour l’Amérique d’imaginer un Noir au sommet. » Il se demande finalement, « Quel rôle pourra encore jouer un acteur noir américain après Obama ? Quel cinéma est encore possible lorsque la fiction est à la traîne de la réalité ? Après cette image (selon Bekolo lui-même, ‘Je me souviens de l’image pitoyable des Denzel Washington, des Will Smith a côté de Barack Obama’), tous ceux qui jouaient encore des frontières du cinéma pour mieux influencer la réalité n’ont plus qu’à changer de métier, je pense en l’occurrence aux Madonna adoptant les pauvres enfants africains et à toutes les autres stars qui tiraient parti de leur célébrité sur le grand écran pour soi-disant poser des actes censés changer le monde ». Le cinéaste camerounais, voit également dans l’élection de Barack Obama, et dans la sympathie générale qui lui a été manifestée à travers le globe, un signe que tout le monde entier est devenu américain. Il reprend en quelque sorte l’idée de Mac Luhan selon laquelle le monde s’est transformé en un village planétaire, avec tout ce que cela peut comporter comme changements dans nos manières de faire et de voir les choses. « En plébiscitant Barack Obama, la planète entière voulait sauver les Américains que nous sommes tous devenus. L’emprise de ce monde virtuel des médias, du cinéma, de la musique, de youtube… sur le monde réel fait appel à la République Universelle afin de mettre en phase le monde qu’il y a dans nos têtes, le monde de nos comportements et le monde dans lequel nous habitons », affirme-t-il. Les autres ne seraient pas devenus américains, si les Américains n’étaient pas quelque part aussi devenus les autres. C’est ainsi que nous pouvons résumer l’autre enseignement que tire Jean-Pierre Bekolo de l’élection de Barack Obama, né d’un père kenyan, et d’une mère américaine. « Si nous sommes tous des Américains, les Américains eux sont tous des Africains. L’Afrique est au cœur même de la narrative américaine même si c’est une narrative qui embarrasse les Blancs comme les Noirs. On a beau jouer la territorialité en enracinant les Noirs dans une narrative faisant table rase du passe africain dans l’espoir de se créer un avenir américain, il n’en demeure pas mois que l’Afrique est là avec sa narrative quasi mythologique comme ce fut le cas avec la libération de Nelson Mandela qui a eu plus de résonance aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs dans le monde. L’Afrique n’a pas fini de faire son intrusion dans la narrative américaine qui voudrait pour des raisons compréhensibles la faire disparaître. Dernier événement en date, le 20 janvier 2009, un Noir de père Kenyan devient le premier président noir des Etats-Unis, permettant aux Américains de tourner une page de leur histoire. Il faudrait que l’Amérique comprenne que son avenir est en Afrique », martèle le réalisateur, et désormais écrivain.
Jean-Pierre Bekolo termine son parallèle entre l’Amérique et les citoyens du monde que nous tous devenus, en donnant sa définition de l’Américain. « Etre Américain c’est se comporter comme un Américain. Manger des hamburgers, boire du Coca Cola, écouter de la musique américaine et baragouiner quelques uns des 400 mots d’anglais qui font qu’on peut dire à raison ‘I am American !’», renchérit-il. Une description à travers laquelle se retrouvent une bonne partie du monde, et les jeunes dont parle le cinéaste gabonais Imunga Ivanga dans son long-métrage Dôlé.
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