Le cinéaste sénégalais Samba Félix Ndiaye est parti très tôt

Dans la revue de presse du 23 octobre, nous avons écrit que le documentariste sénégalais, Samba Félix Ndiaye, se préparait à sortir un film sur la vie et l’œuvre de son collègue, El Hadj Momar Thiam. M. Ndiaye a évoqué ce projet avec l’Agence de presse sénégalaise, lors du quatre-vingtième anniversaire de E. H. Momar Thiam, auteur des films comme La lutte casamançaise et La malle de Maka Kouli.

Samba Felix Ndiaye

Samba Felix Ndiaye

L’homme propose, Dieu dispose, dit l’adage. Samba Félix Ndiaye ne pourra malheureusement pas honorer sa promesse. Il est décédé le 6 novembre à l’âge de 64 ans, et a été inhumé le lendemain samedi à Dakar, a-t-on pris de source sûre. Je ne peux pas vraiment dire que je connaissais Samba. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à Dakar dans les milieux culturels, au cours des projections de films au Centre culturel français, devenu aujourd’hui l’Institut français Léopold Sédar Senghor. Néanmoins, je n’ai jamais eu l’opportunité d’échanger réellement avec lui. Lors d’un de mes passages à la librairie Quatre vents de Dakar, j’ai remarqué la présence du livre de Henri-François Imbert intitulé, Samba Félix Ndiaye, cinéaste documentariste africain. J’étais fier de savoir qu’il était reconnu ainsi, et que des auteurs occidentaux ont écrit des livres sur sa carrière. Il est parti à un moment où il avait encore à donner de son temps, de son énergie, de ses talents, de son amour, à sa famille, au cinéma, au genre documentaire qui avait occupé trente ans de sa vie. Né en 1945 à Dakar, et titulaire d’une maîtrise en cinéma de l’Université Paris VIII, Samba Félix Ndiaye avait réalisé une vingtaine de films. Au nombre de ses films, on peut citer Perantal (1975), La Confrérie des mourides (1976), Pêcheurs de Kayar (1977), Diplomates à la tomate (1989), Le Trésor des poubelles (1989), Rwanda pour mémoire (2003), Le Revers de l’exil (2007), Questions à la terre natale (2008). Avec sa disparition, le Sénégal et l’Afrique viennent de perdre un grand cinéaste, un amoureux du documentaire qui laisse aux générations présentes et à venir, une richesse infinie d’idées à explorer. Ses films méritent d’être mieux connus des publics sénégalais africain, et mondial.

Le documentariste disparu avait une conception particulière du cinéma. «Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de pouvoir, dans la situation dans laquelle le monde est, dire juste ce qui m’empêche de dormir, c’est-à-dire les questions qui me traînent dans la tête. Comment va le monde ? Comment va l’humain ? Pas seulement le Sénégal, mais l’Afrique et le monde », a-t-il confié lors de précédents entretiens aux confrères de l’Agence de presse sénégalaise (Aps). Au cours de la première édition du Festival de film de Dakar en décembre 2008, faisant allusion à l’éducation que lui a inculquée sa grand-mère, il déclarait aux journalistes de la même agence, ceci, «Et je me rends compte que plus je vieillis, plus je filme par rapport à ce qu’elle m’a appris quand j’étais tout jeune… La manière dont je regarde le monde, la manière dont je parle avec les gens, la manière dont je fais mon cinéma appartient en grande partie à ce que ma grand-mère m’avait enseigné tout jeune ». Que c’est bon de ne pas oublier ce que nous ont transmis nos parents, grands-parents quand nous commencions à faire nos premiers pas, à prendre nos premières décisions. Les hommages à Samba Félix Ndiaye viennent d’un peu partout.

La direction du Festival international d’Amiens a envoyé un communique à la presse dans lequel elle qualifie Samba Félix Ndiaye, d’« homme aussi bon que passionné ». Dans le même document, elle précise, «Samba était à l’écoute des autres et aimait partager ses idées comme son expérience. Il restera toujours, pour ceux qui l’ont connu, le cinéaste indigné par toutes les formes d’injustice qui frappaient le Continent : en Afrique de l’Ouest comme du côté des Grands Lacs. Son cinéma en témoigne si besoin est. Considéré à juste titre comme le père du documentaire africain, il n’aimait pas cette étiquette et souriait en niant cette affirmation. Il évoquait le travail des jeunes cinéastes du Continent, le seul valable pour lui ». Sincèrement, je regrette de n’avoir pas vraiment approché l’homme pour mieux le connaître, et comprendre davantage les motivations de ses films. Les organisateurs du Festival international d’Amiens annoncent qu’ils lui rendront hommage lors de la 29ème édition qui se déroulera du 13 au 22 novembre prochain à Amiens. Vivement que ses collègues cinéastes, que la famille culturelle sénégalaise, que les autorités gouvernementales sénégalaises en fassent de même pour que l’œuvre immense de Samba Felix Ndiaye ne reste pas dans l’anonymat et reléguée aux oubliettes. Le 17 novembre, dans le cadre de la rétrospective du cinéma sénégalais, l’Institut français Léopold Sédar Senghor a prévu de montrer son court-métrage Les Malles. Cela devrait être une première occasion solennelle pour lui rendre hommage, et inviter ainsi le public à étudier son œuvre et à chercher à regarder les autres films qu’il a réalisés durant sa riche carrière de cinéaste et d’enseignant. Pourquoi pas une semaine exclusivement consacrée à la découverte de son œuvre. Idée lancée à la communauté culturelle sénégalaise.

Samba Félix Ndiaye a fait d’excellents films qui abordent des questions essentielles et d’actualité comme les problèmes que connaît le secteur de la pêche au Sénégal, et particulièrement les pêcheurs artisanaux dont le travail est menacé par celui des bateaux-usines venus de l’Occident. Il s’intéressait aussi dans ses productions aux personnes qui pour vivre étaient obligées de transformer des boîtes de tomates en valisettes. Ce fut le cas dans le film Diplomates à la tomate. A l’instar de Sembène Ousmane, il se souciait de petites gens, des personnes qui n’avaient pas suffisamment de moyens. Il leur donnait la parole dans ses films. Le communiqué du festival international du film d’Amiens résume bien cet aspect de sa personnalité et de son œuvre : «Des films sans pratiquement aucun commentaire ; le réalisateur ne provoque jamais de véritables entretiens, mais laisse parler ceux qui sont devant la caméra, il les filme à sa hauteur. Par la suite il fera toujours preuve d’humilité et de recul dans sa façon de préparer ses films, de tourner et d’aborder ses interlocuteurs ». Humble il était, humble il est retourné à Dieu.

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