Hivernage, roman réaliste et touchant

Couverture

Couverture du livre

L’écrivain et documentariste franco-sénégalais, Laurence Gavron, a publié cette année son deuxième roman Hivernage, paru aux éditions du Masque, un département des éditions Jean-Claude Lattès, en France. A l’image de son premier ouvrage Boy Dakar, Hivernage est également un roman policier.

Avec un titre comme Hivernage, on s’attendrait à ce que la franco-sénégalaise nous parle de cette saison durant laquelle les Sénégalais font face à des inondations. Certes, Laurence Gavron en parle, mais elle n’en fait pas du tout l’essentiel de son deuxième roman. Elle préfère plutôt nous raconter sous la forme d’un roman policier l’histoire très émouvante de Mariama, femme d’immigré, pendant l’Hivernage, une période qui couvre particulièrement l’été fait de pluies presque permanentes au Sénégal, avec son cortège de tristesse, de désarrois, de moustiques, et de bien d’autres événements heureux et malheureux.

Hivernage nous plonge dans la vie intime de Mariama qui vit à Louga, dans sa belle-famille en l’absence de son mari vivant en Italie comme un bon nombre de Sénégalais partis chercher le gagne-pain pour leurs familles restées au pays. Hivernage, c’est la souffrance morale, la solitude, le drame psychologique que peut vivre une femme seule, mariée sans être vraiment mariée, puisque le mari n’est jamais présent pour qu’elle puisse « consommer » sa relation, et vivre dans sa plénitude son état de femme mariée. Hivernage, c’est le vide que peut ressentir en permanence une femme, qui se pose une multitude de questions sur le moment où elle pourra avoir la chance de rejoindre son mari dans son pays de résidence. Hivernage, c’est l’envie qu’une femme peut avoir par moments de son homme qui l’a presque abandonnée, souvent sans le vouloir, mais contraint par les difficultés de la vie, à quitter sa terre natale, sa famille, ses amis, les êtres qu’on aime le plus dans sa vie, pour une terre inconnue qui ne fait pas souvent de cadeaux comme on pourrait l’imaginer. Hivernage, c’est aussi cet état d’impuissance que peut vivre une femme sans son mari, face aux avances quasi permanentes venant de certains hommes, abstraction faite de leurs liens familiaux avec la femme, et des lieux où elles sont faites. Hivernage, c’est le crime orchestré par une femme, sans le vouloir, après avoir été «violée » par son propre oncle veuf, une personne censée la protéger contre un genre d’attitudes. Hivernage, c’est cette incapacité, cette honte de porter une grossesse quand son mari est absent du pays pendant des mois, voire des années. « Non seulement Mariama était enceinte, mais elle semblait presque à terme, et apparemment elle n’avait parlé à personne de sa grossesse. N’ayant pas vu son mari depuis deux ans, son état serait difficile à expliquer. Pauvre petite ! Leocady comprenait que Mariama puisse avoir une relation avec un autre homme, cela semblait évident, belle et jeune comme était, il semblait difficile, voire impossible, de rester seule et fidèle pendant des années, sans jamais voir son mari. Mais que faire, que dire ? Elle imaginait bien que la jeune femme était dans une impasse, qu’allait-elle devenir ?…», écrit Laurence Gavron pour préparer le lecteur aux deux crimes que Mariama allait commettre pour tenter d’avoir la « paix ».

Quelques mois après avoir eu des relations intimes non désirées avec son oncle, incapable de vivre continuellement avec une grossesse qu’elle cache à travers un habillement spécial, Mariama se rend à Dakar à un moment où la presque totalité de la famille est absente, pour rencontrer son oncle, et commettre l’irréparable. « La scène n’était pas belle à voir. Au premier étage d’une maison de la rue 7, un homme de soixante ans, Issa Thiam, était mort sur son lit, étalé sur le dos, le bas du corps noyé dans une marge de sang. La tête, renversée sur le côté, avait gardé les traces d’un rictus de souffrance, une souffrance horrible, difficile imaginable. Il n’y avait plus entre ses jambes qu’une masse de sang coagulé, noir, mélangé à des lambeaux de chair déchirée, là où se trouvait auparavant un sexe », décrit l’auteur.

Tenu au courant de ce crime, le commissaire de police, Jules Souleymane Faye, déclenche son enquête sans savoir que l’auteur de l’acte se préparait à en commettre un autre, cette fois-ci loin de Dakar, dans les parages de Louga, au nord du Sénégal. « Bokar et sa cousine se serrèrent chaleureusement la main tout en prononçant les habituelles paroles de salutations. Leocady, derrière lui, observait Mariama. Inquiète, elle voyait bien que la petite était faible, remarquant, sans pouvoir en parler devant les autres, que son ventre avait disparu ». A travers cette phrase, l’écrivain franco-sénégalaise, parle de manière habile et pudique du second crime que venait de commettre Mariama, en se débarrassant de son bébé. Tout cela ajouté à la découverte de beaux gants tachés de sang, dans une poubelle à Louga, par le fou prénommé Abdelaziz, allait conduire le commissaire aux trousses de Mariama. La belle Mariama, sera finalement obligée de tout avouer. Le commissaire l’arrête et la met en prison à Dakar. Au-delà du drame d’une femme abandonnée par son mari parti chercher le bien-être à l’étranger, Hivernage est aussi le roman d’une profonde et sincère amitié entre deux personnes provenant de milieux social et professionnel différents, à savoir Mariama, et la photographe métisse du nom de Leocady. Une forte amitié qui se manifeste au moment de l’arrestation de Mariama. «Leocady se démenait pour venir en aide à son amie. Elle lui avait trouvé un avocat, un des meilleurs du pays, maître Bass, afin de mettre de son côté le plus de chances possibles. » Cette marque d’amitié ou de solidarité ajoutée à bien d’autres, a fait dire à certains critiques que Laurence Gavron est une féministe. Mis à part l’engagement féministe qu’on pourrait déceler dans l’écriture de Hivernage, l’auteur a écrit un roman réaliste car ce qu’elle décrit, est relaté dans la presse sénégalaise qui évoque assez régulièrement les désarrois que connaissent les femmes d’immigrés.

L’écrivain franco-sénégalais n’a pas pu s’empêcher d’écrire aussi un roman très actuel, engagé, critique de la situation sociopolitique qui est celle du Sénégal depuis bientôt neuf ans. Elle se pose une série de questions pour manifester son inquiétude : « Comment en était-on arrivé là ? Dans un pays qui se voulait, qui se disait démocratique et de paix, qui n’avait jamais, contrairement à tous ses voisins, connu de coup d’Etat ou de dictature militaire, le pays de la teranga et des valeurs traditionnelles. Fallait-il qu’on soit descendu bien bas, qu’on ait perdu toutes ces grandes qualités de la culture sénégalaise, le sens de l’honneur (jom), la dignité (fayda), l’honnêteté (ngor), pour lire de telles histoires, presque quotidiennement, dans les journaux. Des histoires de meurtres et d’incestes, de viols, d’infanticides, que sais-je encore ? Des histoires nées sans aucun doute de la misère ambiante. Un pays de pauvres qui ne pouvaient plus joindre les deux bouts, qui se voyaient contraints d’envoyer leurs filles coucher avec les touristes plutôt que de les scolariser, un pays où la référence était devenue le milliard, monnaie abstraite et inconnue de la plupart, dont on entendait parler à la radio à longueur de journée, en raison des nombreux scandales et abus d’un petit groupe de courtisans au pouvoir. »

Laurence Gavron a très bien écrit Hivernage, surtout sur le plan stylistique. Les mots sont bien choisis, les ponctuations à leur place, permettant ainsi une lecture, et une compréhension plus aisées du livre. Sans le savoir peut-être, l’auteur nous a servi aussi à travers Hivernage, un excellent scénario de film que des cinéastes pourraient adapter à l’écran.

Nos remerciements aux éditions du Masque pour nous avoir fait parvenir une copie du roman.

Liens :

Notes de lecture




Si vous avez apprécié cet article, pensez à laissez un commentaire ou abonnez vous au flux et recevez les prochains articles dans votre lecteur RSS.


Commentaires

2 commentaires à “Hivernage, roman réaliste et touchant”

Laissez un Commentaire

(obligatoire)

(obligatoire)