Boy Dakar, enquête policière sans inculpation

Couverture du livre
Le premier roman policier de Laurence Gavron, intitulé Boy Dakar, nous conduit dans les ruelles et autres coins de Dakar, la capitale sénégalaise. Le brigadier Jules/Souleymane informé de l’assassinat du Serigne Mustapha Koddu, se lance à la recherche de l’auteur du crime. Cette investigation le met sur le chemin de Ken Bugul, une jeune femme malentendante, des autorités politiques et de la presse. Paru en 2008 aux éditions du Masque, en France, Boy Dakar, a précédé d’un an la publication de Hivernage, le deuxième roman de la franco-sénégalaise.
Quand j’ai entendu pour la première fois l’expression Boy Dakar, j’ai eu la présence d’esprit de demander plus tard à un ami ce qu’elle signifie. Selon mon ami, c’est un qualificatif souvent utilisé pour parler d’un homme qui connaît très bien les coins et recoins de la ville de Dakar, et pour dire aussi que cet homme a un style particulier qui devrait plaire aux femmes. Laurence Gavron a su bien choisir Boy Dakar comme titre de son premier roman, en mettant en scène le brigadier Jules/Souleymane, qui se lance à la recherche de l’auteur des assassinats du Serigne Mustapha Koddu et du Cap-verdien Gaetano, dans une ville de Dakar qu’il semble bien connaître.
La jeune Ken Bugul, malentendante, était parmi les personnes soupçonnées d’avoir tué le vieux marabout Mustapha Koddu. Pour mener son enquête, grâce à une information venant de sa hiérarchie, le brigadier se rend donc au siège d’une association de sourds-muets, et rencontre la belle patronne Sokhna Gueye. « Mais évidemment, les fins limiers qui travaillaient pour le commissaire Aziz Diagne s’étaient depuis longtemps procuré une liste de muettes en tous genres, photos à l’appui, et avaient fait le recoupement entre la si belle Ken Bugul Mbaye, née sourde-muette dans le village de Malème Hodar, dans l’est du Saloum, le 22 aout 1987, mendiante à Dakar depuis des années, installée au Point E, et la jeune femme sur la photo, toute proche du corps assassiné du grand et regretté marabout. », précise l’auteur. L’enquête du brigadier Jules à propos du décès du marabout Mustapha Koddu, le conduit aussi vers la presse parce qu’il a appris que le journal Le Quotidien a publié un article ayant trait au crime. La déclaration faite par Baba Bodiel Aïdara alias Baba Medong, selon laquelle, « cet assassinat, je le dis ce soir devant tout le peuple sénégalais, et je peux le prouver sans difficulté-les preuves sont en sécurité en plusieurs endroits et ne peuvent en aucun cas être éliminées… », a donné des espoirs pour une fin heureuse de l’enquête. Mais la mort du ministre de l’intérieur Cheikh Tidiane Ndiaye, qui a reçu dans son bureau le même Baba Medong pour lui offrir « une très forte somme pour faire disparaître le Serigne (Mustapha Koddu) le plus discrètement possible », est venue reléguer cet espoir aux calendes grecques.
Le roman Boy Dakar, nous laisse, en tout cas me laisse sur ma fin, parce que le dénouement ne semble pas très clair ou achevé dans la mesure où le ou les coupables des deux assassinats n’ont pas été arrêtés. C’est le choix de Laurence Gavron, et il faut le respecter. Cette fois-ci, elle a préféré plutôt suggérer cela, quand elle écrit, «c’est alors qu’il vit débarquer Mayekoor Jogay Sene, à bout de souffle, s’accusant tranquillement et avec le plus grand sérieux du monde de l’assassinat de Serigne Mustapha Koddu. » Ce qui n’était pas le cas de son deuxième roman Hivernage, dans lequel Mariama a été arrêtée après avoir avoué ses deux crimes.
Au-delà des assassinats de Serigne Mustapha Koddu et Gaetano, des comportements répréhensibles des autorités politiques et de la critique sociale dont il est question, Boy Dakar est un roman d’amour, ou ce que devrait être l’Amour. Vers la fin du roman, la narratrice raconte l’histoire d’amour entre Mayekoor et Fatim, en des termes très touchants. Elle écrit, « Il s’en était voulu d’une certaine manière par rapport à Fatim qu’il avait tant aimée, qui certainement l’aimait encore, aurait tout fait pour lui, pour le retrouver tel qu’il était auparavant. Mais il n’était plus le même, et là était le problème. Il ne pouvait pas dire qu’il n’aimait plus Fatim, mais il était évident pour lui, là, maintenant, qu’il devait passer à autre chose, qu’ils étaient trop dissemblables, qu’ils n’avaient pas d’avenir commun. Comment le lui dire ? Comment avouer une chose aussi douloureuse, aussi injuste. » Elle continue sa réflexion à propos du couple ou du duo Mayekoor-Fatim, en mentionnant ceci, «Ken Bugul, elle représentait l’évidence, la moitié qui le complétait, l’améliorait, le perfectionnait, le remplissait de joie et de bonheur, sans question, sans aucun doute. En même temps, il ne se sentait pas redevable à son égard, ne lui devait aucun compte, n’avait pas à téléphoner, écrire, rentrer à l’heure, que sais-je encore.» Indirectement, la narratrice de Boy Dakar voudrait nous signifier la quasi impossibilité pour l’homme ou la femme de trouver une personne totalement compatible, avec laquelle s’engager pour toute la vie. Triste réalité, que peut être des parfois la condition humaine.
Des propos intéressants par lesquels, je voudrais bien terminer cette note de lecture de Boy Dakar.
Nos remerciements vont au service de presse des éditions du Masque pour l’exemplaire du roman.
Un extrait parmi tant d’autres de Boy Dakar, pour vous donner une idée de la beauté et du charme de Dakar, une ville qu’on arrive difficilement à oublier.
«Tu parles ! Souleymane, lui, aimait trop sa ville, son Pikine dans lequel il était né et où il avait grandi, la Médina qui l’avait adopté. Et il était intimement persuadé qu’il ne la quitterait jamais au grand jamais, tellement il était accro. Ce n’était pas qu’il appréciât tellement Dakar, mais il en dépendait. Pour vivre, pour respirer, il lui fallait ces images de Ndakaaru le matin, les femmes faisant leur lessive sur les trottoirs de la Médina, les déesses sapées comme des reines qui allaient faire leurs courses au marché Tilène ou HLM, l’Océan qui s’approchait de plus en plus, imperturbable, avec ses vagues parfois énormes et agitées, à d’autres moments d’un calme absolu, de la côte, au grand dam de tous ceux qui avaient construit leurs villas de luxe en bord de mer. Et puis les bars un peu sordides mais aussi aux dialogues si savoureux, aux personnages un peu fous et tellement inventifs, les accents chantants et pimentés de sa langue natale, le wolof, la torpeur si sensuelle de l’hivernage, la douceur des mois d’hiver sous un soleil sec, bercé par un doux alizé en provenance du désert qui était tout proche, à la frontière mauritanienne au nord, ainsi qu’à l’est, vers le Mali »
Extrait proposé par Anoumou AMEKUDJI
Liens
- Laurence Gavron, Boy Dakar, Présentation sur le site de l’éditeur
- [Africultures] Interview de Laurence Gavron, Dakar, août 2009
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