L’Enigme du retour, un roman grave et réaliste

Couverture du livre
L’écrivain canadien d’origine haïtienne, Dany Laferrière, a publié cette année aux éditions Grasset, L’Enigme du retour, un très beau roman, grave par le ton en raison du thème. En effet, l’auteur raconte dans cette œuvre son retour en Haïti pour l’enterrement de son père, après avoir passé une trentaine d’années de sa vie en dehors de sa terre natale. Sur place, il découvre un « autre » pays, des personnes qu’il connaît sans les reconnaître, des endroits qu’il connaît, sans accepter l’état déliquescent dans lequel ils se retrouvent actuellement. Comparé au Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire par certains critiques, le nouveau roman L’Enigme du retour a reçu le prix Médicis 2009.
« La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
que tout homme d’âge mûr
reçoit un jour.
Mon père vient de mourir »
C’est par ces vers que démarre L’Enigme du retour, le tout dernier roman de Dany Laferrière. A travers ces vers, le ton est donné. La mauvaise nouvelle que nous recevons à un moment ou un autre de notre vie, est parvenue à Dany, le narrateur de ce roman. Vivant à Montréal, Dany se rend à New York City pour constater de lui-même que son père n’est plus de ce monde. Le voyage fut pénible, long, comme il l’est malheureusement dans ces genres de situation. En route vers New York City, et plus précisément à Brooklyn où vivait son père, Dany s’est arrêté un moment à Toronto, « le temps d’aller voir un vieil ami peintre » et de prendre « un verre dans la galerie où il expose en ce moment. » Arrivé à Brooklyn, il s’est rendu compte que son père avait un seul ami, un coiffeur qui avait son atelier sur Church Avenue. Grâce à son oncle Zachée (le petit-frère de son père), il a pu visiter le restaurant que son père avait l’habitude de fréquenter. « C’est ici qu’il prenait son café, chaque matin depuis quarante ans. C’est moi et personne d’autre qui devait le préparer. Même pas ma femme qui l’adorait et qui lui faisait la lessive», a confié le propriétaire du restaurant à Dany.
De retour en Haïti après trente-trois ans passés à l’étranger, l’auteur ne reconnaît plus son pays, et les personnes qu’il avait quittées. « Je suis absent depuis si longtemps qu’il m’est difficile de me souvenir de tous ces visages qui défilent à toute vitesse devant moi en exigeant d’être reconnus. “Tu ne me reconnais pas?” La honte. “C’est ton cousin qui nous avait présentés, la veille de ton départ.” On s’était donc vus une seule fois et cela il y a trente-trois ans…Chacun arrive avec une anecdote où je suis impliqué. On aurait été une fois au cinéma ensemble, il y a quarante ans. J’étais le meilleur ami du grand-frère de celui-ci. Je dois sûrement connaître le cousin de celui-là qui vit à Montréal… », écrit le narrateur. Face à une situation pareille, il affirme, « Il m’a fallu un moment pour comprendre que dans cette soif de reconnaissance ils cherchent surtout la confirmation qu’ils ne sont pas morts. »
Le narrateur constate que son pays s’est appauvri, et que ses compatriotes vivent dans une misère qu’il ne pouvait imaginer de son exil canadien. « Ce qui m’étonne le plus depuis mon retour c’est le fait que presque personne n’ait bougé de son quartier. Ils se sont appauvris mais continuent à résister au vent qui veut les emporter vers des régions plus misérables. Je me souviens d’une coquette place avec des massifs de fleurs entourant une grande statue équestre de Toussaint Louverture. Juste en face du vieux lycée du même nom. Les arbustes sont aujourd’hui noirs de boue. Les visages des gens gris et poussiéreux. Des maisons aux portes crasseuses. Je ne comprends pas que les gens se soient habitués à une telle calamité », affirme-t-il. La déception ne s’arrête pas là. Posant un regard sur l’évolution des mœurs dans son pays, il fait le commentaire suivant, qui donnerait l’impression qu’il regrette sa jeunesse : « Avant mon départ, ça n’existait pas des filles du peuple qui embrassaient en public. On ne passait que des films que le gouvernement prenait la peine de visionner avant. Le pouvoir avait mis en place une brigade des mœurs qui quadrillait les parcs à la recherche d’amants irréguliers. On les mariait sur place. Les inspecteurs exigeaient, quand ça valait la peine, le droit de cuissage. Le gouvernement estimait que plus les gens étaient vertueux moins ils pensaient à se révolter. ». Mais il s’était pourtant «promis de ne pas regarder la ville avec des yeux du passé. »
A la maison chez Dany, le retour n’a pas été du tout facile, il fallait faire face à sa mère qu’il a retrouvée « silencieuse et triste », sa sœur et sa tante. Il fallait aussi être capable de répondre à leurs interrogations, leur curiosité, réapprendre à les connaître, satisfaire certaines de leurs demandes. Par exemple, sa mère cherchait à comprendre comment il s’était débrouillé « pour survivre là-bas », dans le froid canadien. « Elle veut savoir comment j’ai vécu ça. Elle attend ma réponse. C’est une question que j’ai longtemps évitée, et si je suis ici c’est en partie pour y faire face. Il n’y a qu’une mère pour exiger de descendre avec toi au fond d’un pareil gouffre », reconnaît-il. Tout en tentant de répondre aux questions de sa mère, le personnage principal du livre, qui n’est autre que l’auteur lui-même, essaie d’un autre côté de composer avec sa sœur, avec ses humeurs et ses comportements. En bon frère, il trouve des explications aux petites tensions qui surviennent dans leurs conversations. Il retourne dans le passé, pour y relever une différence dans leur éducation. « Une bonne part de ce chaud-froid vient du fait qu’on n’a pas passé notre enfance ensemble. Elle était restée à Port-au-Prince avec ma mère, tandis que j’allais retrouver ma grand-mère à Petit-Goâve. On passait nos nuits à se raconter des histoires. Nos manières sont différentes. Elle raconte, j’analyse », admet-il, afin d’avoir une certaine paix du cœur dont il a besoin, pour mieux se sentir en Haïti, devenu pour lui un nouveau pays bien qu’il y ait vu le jour.
Dany revient en Haïti parce que son père est décédé en exil aux Etats-Unis, et se rend compte que toutes ces années passées en Occident ont créé un grand fossé entre lui, sa famille, et ses compatriotes. Il constate aussi qu’il est devenu étranger dans son propre pays, et dans sa propre famille. Il vit en fait le drame qu’attend tout immigré qui passe des décennies loin de sa terre natale sans y mettre pied. Faisant allusion à son père qui a abandonné Haïti contre son gré, pendant presque un demi-siècle, et parlant de ce que représente la terre natale pour l’immigré, Dany aboutit à la conclusion suivante :
« On y revient toujours à la fin.
Mort ou vif.
On naît quelque part.
Si ça se trouve
on va faire un tour dans le monde.
Voir du pays, comme on dit,
Y rester des années parfois.
Mais, à la fin, on revient au point de départ. »
Ces vers avec lesquels je termine cet aperçu de L’Enigme du retour, viennent prouver une fois encore que l’immigré (e), entreprend qu’il ou qu’elle le veuille ou non son retour au pays, à un moment donné de sa vie. C’est peut-être la manière de le faire qui diffère selon les personnes. Soit il/elle revient contraint(e) par les difficultés rencontrées à l’étranger, soit contraint (e) par des événements familiaux heureux ou malheureux qu’on ne saurait prévoir, vu l’aspect aléatoire et parfois absurde de la vie elle-même. Indirectement, L’Enigme du retour nous invite à garder le lien avec la terre natale, et les nôtres qui continuent à y vivre, sans forcément nous dire comment y procéder. Néanmoins, tout lecteur de ce chef-d’œuvre, saura y puiser le nécessaire et en faire usage utile.
Merci au service de presse des éditions Grasset, à Paris, pour l’exemplaire du livre qui nous a servi de matériau de travail pour la note de lecture.
Liens :
- L’énigme du retour, Laferrière Dany , Présentation sur le site de l’éditeur
- [LeMonde.fr] Le prix Médicis à Dany Laferrière pour « L’Enigme du retour »
- Les Editions Grasset & Fasquelle
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