Quelques extraits de « Profond regard »
Quelques extraits de Profond regard, le premier roman de l’écrivaine québéco-sénégalaise, Annick Diop, à méditer en attendant la note de lecture.
Préface de l’écrivain Guy V. Amou
“Dans la magistrale Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, Samba Diallo a hurlé jusqu’au tragique l’impossibilité d’un retour affranchi de crépuscules et d’écartèlements. Le pas qui interroge les sentiers vers le berceau n’est plus jamais intact. Il tâtonne et trébuche sur des approximations.” p10
“Profond regard, ici, emprunte les mêmes ornières, tortueuses et périlleuses. Invariablement. Madame Diop a choisi d’apporter son éclairage particulier et émouvant à ce thème inépuisable de la mémoire en porte-à-faux avec les métamorphoses involontaires de l’exil. Les racines dialoguent constamment avec les élans des frondaisons. Montréal donne la réplique à Dakar, l’une et l’autre sûres de leurs arguments.” pp10-11
Le roman lui-même
“De temps à autre, le couscous de mil à la sauce rouge avec des légumes, des haricots blancs, des raisins secs, des dattes, de la viande et du poulet. De temps à autre, le couscous est arrosé de lait frais. Une fois repus, on fait couler quelques gouttes d’eau bénite sur le front, les paupières et le cou et l’on boit quelques gorgées. Ensuite, le grand bol autour duquel toute la famille a mangé est déposé, à l’envers, au milieu de la concession familiale, sous un tas de sable tamisé. A tour de rôle, chaque membre de la famille s’assied sur le banc place à proximité, soulève le bol, et, à plusieurs reprises, le laisse retomber tout en formulant des souhaits.” p22
“De la fenêtre, j’aperçois quelques flocons de neige qui tombent du ciel. Telles des boules de coton, ils prennent leur temps comme s’ils voulaient jouir le plus longtemps possible de ces derniers moments avant d’aller s’éteindre sur le sol humide. Cloîtrée derriere la fenêtre, je lance un regard compatissant aux rares passants endimanchés sous leurs manteaux d’hiver. En cette journée officielle de congé, le centre-ville semble en léthargie. Les passants, en solitaires, se déplacent rapidement avec quelques sacs d’emplettes en main.” p30
“La douleur est si intense que je crois que mes tempes vont céder. Je connais très bien la source de cette angoisse pour l’avoir niée, puis refoulée. Dans ce pays, ou la prépondérance de l’emprise sociale interdit tout écart, comment allais-je présenter celle qui est ma chair? Une fille sans père allait-on dire là où l’intolérance repousse douloureusement toute initiative hors norme. Ma fille allait-elle subir la répression sociale du fait que sa mère est sans époux? A son passage, allait-on la désigner du doigt? En son absence, allait-on la surnommer bâtard pour atteindre l’amour propre de cet enfant illégitime?” pp38-39
“A la suite de ce flirt éphémère, je ne peux m’empêcher de songer à Madior. Allongée sur le lit à côté de ma famille, je me remémore notre relation, du jour de notre rencontre jusqu’à notre dernière discussion qui avait mal tourné. Le malaise pressenti monte en moi. J’ai beau vouloir défendre des valeurs, qui d’ailleurs ne sont plus miennes, je me sens perdue à travers la socialisation, l’apprentissage profond d’une culture occidentale à laquelle je m’identifie dorénavant, quoique parfaitement consciente du fait que je n’en ferai jamais partie intégrale. Pour les uns, je demeurerai la soeur perdue, la complexée, la déracinée qui, malgré la couleur de sa peau pense et agit différemment. Etrangère dans mon pays d’adoption, je suis condamnée à l’errance, à la quête d’une identité à mon image. Une identité hybride qui comprend des caractéristiques conformes à mon reflet…” p150
“La vie étant en soi un idéal à apprivoiser, puis à modeler, j’apprendrai à être heureuse avec ce qui me revient. Après quinze années ailleurs, il m’aura fallu un mois au pays pour réaliser que c’est en acceptant ma différence et en m’attribuant des caractéristiques propres, la symbiose de celle que je suis devenue, que je parviendrai davantage à m’accomplir et à être bien avec moi-même. Et chacun des bons moments de la vie sera une partie du bonheur, tant et si longtemps, escompté.” pp155-156
Liens :
- Profond regard, Sur le site de l’éditeur
- Lancement de «Profond Regard»: Annick Diop fait salle comble à Écomusée
- Les éditions Grenier
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