Je n’oublierai jamais Sotigui Kouyaté

Sotigui Kouyate, Credits : 20minutes.fr

Sotigui Kouyate

Presque deux semaines après la disparition de Sotigui Kouyaté, j’ai enfin la force de témoigner sur lui, en attendant d’autres hommages tout au long de l’année 2010, et des années à venir, tant que Dieu nous donnera la force de continuer à vivre. Le samedi 17 Avril dans l’après-midi, je me reposais après une semaine de réflexion, de participation à une conférence sur l’exil à l’Université d’Etat de New York, à Albany. Au réveil vers 16 heures, je réalise que j’ai un message vocal. Je l’écoute, et c’est la voix de Lamine Konkobo, journaliste Burkinabè au service Afrique de la BBC qui m’a appelé de Londres pour m’annoncer la triste nouvelle, et souhaiter que je réagisse à cela sur les antennes de la chaîne de radio britannique. Dans le même message vocal, Lamine Konkobo m’informait qu’il m’avait envoyé un courrier électronique contenant une dépêche de l’Agence France Presse (Afp) annonçant la mort du grand Sotigui Kouyaté, acteur de cinéma et de théâtre, connu, en Afrique, et à travers le monde. La dépêche de l’Afp a démarré en ces termes, “ le comédien Burkinabè Sotigui Kouyaté, acteur au cinéma et au théâtre dans de nombreuses pièces de Peter Brook, est décédé samedi après-midi à Paris d’une maladie pulmonaire à l’âge de 74 ans ”, pour s’achever par des propos de Sotigui Kouyaté lui-même, “ Je suis guinéen d’origine, malien de naissance et Burkinabè d’adoption. Je ne suis passé par aucune école de théâtre, si ce n’est la grande école de la rue, de la vie. ”


Je n’ai jamais rencontré Sotigui Kouyaté. Je ne lui ai jamais parlé. Je ne l’aurai malheureusement plus l’occasion de lui parler. Nous n’avons pas échangé de messages de son vivant. Je ne l’ai connu que dans des films. Le premier film dans lequel je l’ai vu, est “Black Mic Mac”. J’étais encore adolescent à l’époque. Je ne pouvais pas imaginer faire partie aujourd’hui de ceux qui écrivent sur le cinéma africain. J’avais regardé le film sans garder forcément en tête l’image de la personne, car j’étais trop jeune pour faire certaines distinctions entre grands ou petits acteurs. Après “Black Mic Mac”, j’ai eu l’occasion de retrouver Sotigui dans “La Genèse” de Cheick Oumar Sissoko. Après ce fut le tour de “Keïta, l’héritage du griot”, de “Sia, le rêve du python”, deux films réalisés par son fils Dani Kouyaté. Je l’ai aussi apprécié dans “Little Senegal” de Rachid Bouchareb, et “Un thé au Sahara”, de Bernardo Bertolucci. Le fait de voir le personnage dans tous ces films, si je peux m’exprimer ainsi, m’a rapproché de la personne. Ce lien “virtuel” qui existait entre nous, fait que je n’arrive pas à admettre jusqu’à présent que le Grand Sotigui ait quitté ce monde. Dans la vie, il y a des personnes qui vous marquent, sans forcément être issues de votre famille, ou de votre entourage d’amis. Sotigui fait sans aucun doute partie de cette catégorie restreinte de personnes dans ma vie. J’admire chez Sotigui sa grande sagesse, son humilité inégalable, sa grande modestie. Sa voix incomparable, irremplaçable, résonnera toujours quelque part en moi. C’est une personne qui a toujours su se mettre au niveau de tout le monde. Sotigui ne se prenait pas pour un grand acteur. Sa simplicité l’empêchait de se prendre pour le meilleur acteur africain, mais au fond il était excellent. Naturel aussi bien sur les planches du théâtre dans les pièces de Peter Brook que dans les nombreux films dans lesquels il a joué, dont le dernier en date est “London River” du Franco-Algérien, Rachid Bouchareb. La grande silhouette de Sotigui Kouyaté ne quittera jamais ma mémoire. Je me souviens très bien de sa participation dans deux émissions diffusées sur Tv5, la chaîne francophone. La première émission est Continent noir, de Lise-Laure Etia. Dans l’émission, on le sentait un peu fatigué. Lise-Laure avait pris soin de préciser qu’il était en convalescence. De cette émission, des images fortes sont restées gravées dans mon esprit jusqu’à ce jour : la complicité, l’entente et l’Amour qui transparaissaient dans les attitudes de Sotigui, et de sa femme Esther. C’était comme chacun savait la tâche qui lui revenait dans l’entretien accordé à la présentatrice de Continent noir, Lise-Laure Etia. Tout était bien planifié, bien préparé. C’était sûrement le signe d’une grande confiance entre Sotigui et son épouse Esther. L’entretien avait eu lieu au lendemain de la réception de l’Ours du meilleur acteur pour son rôle dans “London River”, prix reçu le 14 février 2009 lors de la Biennale de Berlin.

Je garderai aussi à l’esprit pour toute ma vie, quelques-uns des sages propos de Sotigui Kouyaté. Dans la même émission du 1er mars avec Lise-Laure Etia, il disait à juste titre, “on tient par la morale, une personne ne se porte pas soi-même. Ce sont les autres qui te portent.” Citant Amadou Hampâté Bâ, il a également dit le même jour que, “…A cet âge, ce qu’on gagne en sagesse on le perd en force. Les idées qui sont dans la tête des vieillards, il faut les semer dans la tête des jeunes, sinon elles deviendraient des idées mortes. Mon souhait est que mon exemple puisse servir à mes cadets, à mes filles, à mes enfants et petits-enfants.” Répondant à une question de Lise-Laure Etia sur le cinéma africain, Sotigui a dit quelque chose d’assez intéressant, toujours avec la sagesse qui le caractérise, et continuera à être sa marque de fabrique, même après sa disparition physique de ce monde terrestre. Il disait précisément ceci, “ le cinéma africain existe. Quand on te lave le dos, lave-toi toi-même. Donne-toi la peine de te laver le ventre. Le cinéma est une industrie Le cinéma ne peut pas vivre seulement de l’aide gouvernementale…Il faut une politique. C’est là l’engagement du gouvernement, conscientiser nos hommes d’affaires, nos industriels, nos commerçants, qu’ils voient aussi dans le cinéma des ressources productives…on ne peut pas compter seulement sur l’aide française ou européenne. Ils donnent de l’argent mais ils le donnent pour pouvoir voir ce qu’ils ont envie de voir. Voilà pourquoi je dis qu’il y a de vrais problèmes et de faux problèmes…

Les propos de Sotigui Kouyaté m’ont également touché quand il participait à l’émission L’invité de Patrick Simonin, diffusée sur Tv5 le 21 mai 2009. L’émission était enregistrée sur le plateau des cinémas du monde, à la soixante-deuxième édition du festival de Cannes. Ce jour-là, le Malien de naissance, Burkinabé d’adoption, comme il aimait se définir, a dit ceci, Regarder l’autre, n’ayez pas peur de le fixer dans les yeux, et un jour en regardant sérieusement, vous finirez par vous voir dans ses yeux et vous comprendrez que ce qui vous rapproche est beaucoup plus que ce qui vous éloigne. A l’évocation de l’expression cinéma africain par Patrick Simonin, Sotigui Kouyaté lui a donné une réponse pleine d’enseignements, que je ne peux m’empêcher de partager avec vous. Même si vous avez déjà regardé l’émission, réécouter ou relire les propos du sage Sotigui ne peut faire que du bien. “ Dire le cinéma africain, cela me fait sourire parce que cela me dérange. Il n’y a pas à mon sens un cinéma africain, il y a un cinéma qui vient d’Afrique. Le cinéma n’a pas de couleurs, il n’est pas rouge, il n’est pas blanc, il n’est pas jaune. Quand j’ai fait Antigone de Sophocle, on a dit Antigone noire, j’ai dit qu’il n’y a pas d’Antigone noire, il y a une Antigone. Des Antigones visitées par l’Afrique, c’est une autre chose. Moi quand on me demande de m’identifier, je dirai tout simplement si je ne vais pas rentrer dans les détails, je suis fils d’Afrique, citoyen du monde…Et aussi on dit compétition qui ne veut pas dire rivalité. Il faut rencontrer les autres, découvrir leurs richesses, leurs cultures, pour renforcer ce que vous avez… ” Les acteurs étant au centre des films, le présentateur de L’invité, n’a pas pu s’empêcher de lui demander à Cannes, ce qu’est un acteur. Voici la réponse inattendue de Sotigui Kouyaté, à M. Simonin, “ Je pense que tout le monde est acteur, tout le monde joue un rôle dans sa vie, un acteur d’abord c’est un être humain, c’est quelqu’un qui s’exprime, qui dit quelque chose…mon père me disait, Baba, (veut dire père, je suis l’homonyme de son père) que le jour où tu feras quelque chose, et tout le monde viendra te féliciter, il n’y a pas une seule personne qui te dise je n’ai pas aimé, il faut comprendre que ce tu as fait n’est pas humain. Il faut qu’il y ait l’humain au centre de tout ce qu’on fait. Je peux faire quelque chose, qu’on me dise bien ou mauvais, ça c’est autre chose, mais qu’on me dise je ne suis pas concerné, cela me touche.

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Sotigui Kouyaté est un modèle, un exemple à suivre par tous les Africains, peu importe nos lieux de résidence. L’humilité et la sagesse dont il a fait preuve toute sa vie, doivent nous servir de leçons dans nos actions quotidiennes. A l’endroit des “exilés” du temps moderne, que nous sommes devenus, certains de leur propre gré, d’autres en raison des réalités difficiles que vivent quelques-uns de nos pays, Sotigui Kouyaté nous envoie le message selon lequel, on peut passer des dizaines d’années en Occident, et rester Africain. Son ami britannique, Peter Brook, le connaissait très bien. Il disait justement de lui dans L’invité du 21 mai de Patrick Simonin, qu’il est à la fois un homme profondément vrai dans ses racines africaines, et en même temps, ouvert directement à tout ce qui se passe autour de lui… ” La disparition de Sotigui Kouyaté, ajoutée à celle des cinéastes Sembène Ousmane, Samba Félix Ndiaye, Tidiane Aw, Mahama Johnson Traore, et de l’acteur sénégalais James Campbell Badiane, me fait dire qu’une page du cinéma africain se tourne. Les pionniers partent à un moment où les jeunes ont sûrement besoin d’eux pour parfaire leurs connaissances. Une nouvelle page s’ouvre, avec de jeunes cinéastes, à une époque où l’Afrique fait face à de nouveaux défis politiques, culturels, économiques, et technologiques. Ma prière est que cette nouvelle génération de cinéastes puisse faire tant sinon mieux que les prédécesseurs, pour que leur travail ne soit pas vain. Sois ton père, mais dépasse-le , disait Sotigui Kouyaté dans un entretien avec Catherine Ruelle, dans son émission Cinéma d’aujourd’hui, Cinéma sans frontières, du 25 Avril passé. Cette citation de Sotigui Kouyaté devrait faire réfléchir les jeunes cinéastes qui commencent à prendre la relève des Grands en Afrique. Interrogé à Montréal le 23 Avril dernier par le service Afrique de la BBC sur le type d’hommage qu’on pourrait rendre à des grands noms de la culture africaine comme Sotigui, Sembène, et autres, j’ai répondu qu’il faut tout d’abord commencer par montrer leurs films en Afrique, organiser des festivals entiers ou des rétrospectives de leurs œuvres, et chercher après des moyens pour réaliser les films qu’ils n’ont pas pu finir avant de nous quitter pour rejoindre l’au-delà.

Rendant de manière modeste mon premier hommage écrit à Sotigui Kouyaté, je voudrais terminer par quelques-uns de ses proverbes africains qu’il aimait tant : Chaque Africain porte en lui l’honorabilité, la fierté de l’Afrique , Le sage n’est pas celui qui pense qu’il est sage mais celui qui reconnaît la sagesse. Il les avait prononcés le 21 mai 2009, à Cannes sur les plateaux de l’émission L’invité de Tv5. Grand Sotigui, fais un bon voyage, mais sois sûr que ton œuvre continuera à illuminer nos vies, à nous faire réfléchir, à nous parler, à nous toucher, à nous rendre fiers d’être Africains et de faire en même temps partie du monde.

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