Dieu a-t-il tourné le dos à l’Afrique ?

Le banc des égarés
Formulée autrement, c’est la grande et inquiétante question que pose Musa Kala Dieng dans son documentaire Dieu a-t-il quitté l’Afrique ?, un moyen métrage réalisé en 2008, et dont la maison de production est l’Office national du film du Canada. Bien que j’aie déjà regardé le film pour la préparation d’une communication donnée en mars dernier dans l’Arizona, je l’ai revu à plusieurs reprises, d’une part pour comprendre le sens profond de la question qui est le titre du film, et d’autre part pour compléter le pan d’une réflexion que je mène sur les multiples raisons, avouées et inavouées qui nous poussent les jeunes Africains à prendre le chemin de l’Occident, souvent au péril de leurs vies. Une autre question que je commence à me poser en regardant de nouveau Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? est de savoir pourquoi le cinéaste Musa Kala Dieng, tout en se limitant à l’étude du cas sénégalais, évoque l’Afrique dans le titre. L’Afrique peut-elle se réduire au Sénégal ? Le Sénégal à lui seul peut-il symboliser l’Afrique dans son entièreté, et porter tout seul ses fardeaux, ses espoirs, ses réalités pas forcément négatives comme on pourrait le penser ? Les problèmes que connaissent la jeunesse sénégalaise et le Sénégal en tant que pays souverain sont-ils les mêmes dans les autres pays africains, tout au moins ceux dans lesquels on parle français, à l’instar du Sénégal ? Autant de questions auxquelles je continuerai à réfléchir pour de futures communications sur la portée du film de Dieng, car son film semble offrir plusieurs pistes de recherche, et de multiples et possibles interprétations.

Pochette
Avant d’y parvenir un jour, je comprends tout de même que le documentariste sénégalais vivant à Montréal puisse se demander si Dieu a-t-il quitté l’Afrique et non le Sénégal. Cela est d’autant vrai que la plupart des problèmes qu’il dénonce dans son documentaire se retrouvent dans beaucoup de pays africains, ceux qu’on peut appeler démocraties, et ceux qui hésitent toujours à emprunter ce chemin sans lequel il n’y a pas de développement durable. Parmi ces problèmes, il y a l’absence de l’Etat, la quasi démission d’un grand nombre de gouvernements africains face à la gestion quotidienne de leurs pays respectifs, et aux multiples défis à relever comme l’éducation, l’emploi, la santé des populations. Parlant des autres problèmes dénoncés par Dieng, on peut évoquer la démission des intellectuels africains qui ont failli à leur mission pour certains d’entre eux, en s’alliant aux politiques pour conduire des politiques qui ont échoué. Dans le documentaire, grâce à la méthode du « Voice-of-God commentary », le cinéaste sénégalais caractérise lui-même l’échec de la mission des intellectuels africains à travers cette analyse de la situation sociopolitique du Sénégal, voire de l’Afrique : « un des grands drames de l’Afrique, c’est celui de ses intellectuels. Ses premiers intellectuels noirs avaient une connaissance parfaite de leur société tout en étant nourris de la culture de la société occidentale. Vingt ans de pouvoirs pour le premier président, vingt ans de pouvoir pour le deuxième président, qu’ont-ils fait de l’expérience locale ? Qu’ont-ils fait de notre culture ? De notre identité ? Que nous laissent-ils en héritage ? Sinon le reste de ne plus être nous-mêmes. » Un échec qui selon Musa Kala Dieng, fait partie des raisons qui ont mis sur la route de l’exil depuis bientôt vingt ans beaucoup de jeunes, à la recherche d’un bien-être, et surtout d’une dignité qu’on leur refuse dans leurs propres pays. Je suis optimiste de nature, et tends à le rester quelles que soient les situations, mais cela ne m’empêche pas de prêter une oreille attentive au film de Musa Kala Dieng (peut-être très triste), et d’inviter par la même occasion ceux qui ne l’ont pas encore regardé à le faire, dès que l’occasion se présentera. Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? est un documentaire à regarder, en compagnie des amis en vue de lancer un débat fructueux car il nous invite à réfléchir sur le présent, et le devenir de l’Afrique. Il serait difficile de finir de voir le film, et rester insensible aux questions évoquées, aux images montrées, des images qui montrent les deux extrémités, la richesse insolente, et le dénuement total.
De quoi parle concrètement Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? ou bien que voit-on dans ce film, peut-on légitimement me demander ? Le film de Kala Musa Dieng est une œuvre poignante qui traite de la question migratoire, et surtout du départ de jeunes Africains pour l’Occident en vue de fuir les réalités économiques difficiles de certains des pays, et l’absence de démocratie dans d’autres pays du continent. Etant donné que la plupart des pays occidentaux qui constituent dans l’esprit de ces jeunes une oasis d’Eldorado accordent très peu de visas d’entrée sur leur territoire, les jeunes sont donc obligés de prendre la mer, d’abandonner leurs vies dans les mains des passeurs qui abusent d’eux, en demandant des sommes faramineuses. Ceux d’entre eux qui arrivent à mobiliser plus d’argent grâce à l’aide de parents, d’amis, et d’autres bienfaiteurs, confient leurs destins aux prétendus démarcheurs de visas qui disparaissent des fois dans la nature après avoir empoché de l’argent qui avoisine ou dépasse des fois les dix mille dollars américains. Quand ils ne disparaissent pas, dans la plupart des cas ils n’arrivent pas à obtenir le visa promis aux jeunes qui avaient cru en leurs aptitudes à les aider à sortir de l’instabilité politique, économique, et morale, dont les sources sont à rechercher dans l’incompétence d’une certaine classe politique, qui pense malheureusement à elle, avant de penser aux populations qui l’ont élue, et pour le bien-être desquelles elle est censée être au pouvoir.
En plus de ce tableau pas du tout reluisant, on voit dans Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? des images qui montrent des jeunes comme Omar, Djiby, Ahmadou, Kader, Ibrahima, etc. assis sur un banc à Dakar dans le quartier de Ouagou Niayes, passer leur journée à prendre du thé, à causer, à lire des journaux qui parlent de leurs amis qui ont pu rejoindre l’Occident par la mer, et de ceux qui ont eu la malchance de perdre la vie en cours de route. Des images qui montrent les autorités politiques en costumes, apparemment indifférentes au sort de leurs compatriotes qui ne demandent qu’une répartition juste des ressources de leurs pays. Des images de fin de film qui montrent des jeunes voyant leurs rêves anéantis par le refus de certaines ambassades occidentales de leur offrir le visa d’entrée dans leurs pays. Des jeunes qui voient leurs rêves d’un meilleur avenir pour eux-mêmes et les familles brisés, parce qu’une personne mal intentionnée s’est fondue dans la nature avec leurs six mille dollars, après avoir promis de les aider à obtenir le visa pour l’Europe. Un ensemble d’images qui touchent la personne humaine dans son cœur, qui l’immobilisent et l’empêchent de penser à autre chose pendant des heures, des jours, des mois, et si on ne fait pas attention, et sans exagérer, pendant toute une vie. Bien qu’il présente une Afrique qui pour certains serait au bord du précipice, Musa Kala Dieng à travers son film, nous invite à l’engagement pour une Afrique meilleure, une Afrique qui accorde une place de choix à ses jeunes qui constituent sa relève. Il nous invite à ne jamais oublier le continent, à faire chacun à notre niveau ce que nous pouvons, pour redonner de l’espoir aux jeunes que les réalités empêchent des fois d’être optimistes.
Nichols Bill écrit dans Introduction to documentary que “Documentaries seek to persuade or convince us: by the strength of the argument or point of view and the appeal, or power, of their voice. The voice of documentary is the specific way in which an argument or perspective is expressed” Le documentariste sénégalais a pour sa part, grâce à sa force d’argumentation cherché à attirer l’attention des Africains, surtout des jeunes qui sont la relève, sur la nécessité de se ressaisir, de faire une analyse sérieuse du présent du continent, afin d’y apporter des solutions durables. Pour que dans cinquante ans, le bilan sur tous les plans, soit mille fois meilleur que celui des cinquante ans d’indépendances qu’une bonne partie de pays africains célèbrent actuellement. « Si l’Afrique semble être au bord du suicide, c’est qu’elle est forcée de l’intérieur de se déserter une seconde fois. L’Afrique est vraiment malade de ses dirigeants », ces mots qui terminent le film et qui peuvent paraître pessimistes, devraient constituer une raison de motivation supplémentaire pour une Afrique en phase avec elle-même, une Afrique qui reconnaît ses forces, mais aussi ses faiblesses, pour influencer davantage les décisions du monde.
NB : Un grand merci à Marie-Claude Lamoureux de l’ONF pour l’exemplaire du film Dieu a-t-il quitté l’Afrique ?
Liens
- Hélène Boucher, « Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? », un documentaire percutant de Musa Dieng Kala
- Benoit Rose, « Dieu a-t-il quitté l’Afrique ? »
- Office national du film du Canada (ONF)
- Musa Kala Dieng, Fiche auteur sur Africiné
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