La grande séduction ne cessera de nous interpeller

La grande seduction, Crédits : lailaseshat2.canalblog.com

Affiche

Au printemps dernier, quand j’ai eu l’occasion de regarder à Montréal La grande séduction (2003) en compagnie de certains amis, je n’ai pas manqué d’exprimer mon admiration pour ce chef-d’œuvre cinématographique, du réalisateur québécois Jean-François Pouliot. Quand l’occasion s’est présentée de le revoir le 21 septembre passé à Central Michigan University, je n’ai pas pu résister. Au début de la séance de projection, le professeur de français, et spécialiste du Québec, Amy Ransom, a signifié aux étudiants que l’Etat du Maine aux Etats-Unis a des similitudes culturelles avec le Québec, province dans laquelle le film a eu lieu. Des similitudes qui s’expliquent par le fait qu’au XIXème siècle, des centaines de milliers d’immigrés québécois sont allés s’installer dans l’Etat du Maine, à la recherche d’une vie meilleure.

La grande séduction, titre lui-même séducteur et enchanteur à plus d’un titre, évoque plutôt le quotidien difficile de Sainte-Marie-la-Mauderne, un petit village québécois dont la grande majorité des habitants est au chômage. Autrefois tournée vers la pêche, l’économie du village est devenue inexistante, et pour continuer à vivre ou survivre les habitants sont obligés de se contenter temporairement de l’aide financière de l’Etat. Les longues queues qu’ils font pour percevoir l’aide, témoignent de la profondeur de la crise. Le départ de l’ancien maire de Sainte-Marie-la-Mauderne pour Montréal, où il espère mieux gagner sa vie en intégrant la police, est la preuve qu’il ne nourrissait plus d’espoir en une reprise de la vie économique de son village. Ses amis comme Germain devenu le nouveau maire, Yvon le pêcheur, Henri le directeur de banque, sont restés par contre très attachés à leur terre, et ont su transmettre leur optimisme à leurs proches. L’équipe conduite par Germain, n’a pas baissé les bras dans la recherche d’un médecin pouvant accepter de venir résider à Sainte-Marie-la-Mauderne, condition sine qua non à l’établissement d’une usine de contenants de plastique. Elle a travaillé jour et nuit pour mettre en place toutes les stratégies, capables de pousser un médecin à tout abandonner en ville, pour venir travailler dans un si petit village où tout le monde se connaît, fréquente le même restaurant, va à la même église, où les enfants vont à la même école, bref un village qui a tout perdu avec la crise économique, mais qui a su préserver les relations humaines. Les résultats étant liés aux efforts menés, les habitants de Sainte-Marie-la-Mauderne, ont eu gain de cause avec l’arrivée du docteur Christopher Lewis dans leur village, à bord d’un bateau. Grand jour pour tous les villageois qui ont commencé à se dire que la fin de leurs problèmes était proche sinon arrivée. Informés par l’ancien maire devenu policier à Montréal, que Dr. Lewis est un joueur de cricket, les villageois se sont renseignés sur internet à propos des règles de jeu en vigueur, ont mis en place une équipe, se sont habillés comme de vrais joueurs pour le séduire à son entrée dans le village. Un premier acte de séduction qui a plus ou moins porté ses fruits, dans la mesure où le médecin a cru aux propos de Germain selon lesquels le cricket est une grande tradition dans leur village, et qu’il était visiblement content de voir des gens jouer au cricket. Cette victoire enregistrée, l’entreprise de séduction ne s’est pas arrêtée là. Elle a emprunté les chemins de l’espionnage téléphonique, pour avoir une idée des habitudes alimentaires et des goûts de toute nature du docteur Lewis. Les femmes dont le travail quotidien pendant un mois, était d’écouter les conversations téléphoniques de Christopher Lewis, ont pu par la suite découvrir qu’il commençait à avoir des problèmes avec sa compagne Brigitte restée à Montréal, après avoir appris que cette dernière le trompait avec son meilleur ami Paul. De là, Lewis tombe dans une crise morale, qui le conduit à accepter la proposition initiale qui lui a été faite d’être le médecin de Sainte-Marie-la-Mauderne, puisqu’il n’a plus d’attache à Montréal pour y retourner. Avant d’accepter cette offre, il a auparavant appris grâce à la jeune et belle dame qui travaille à la poste du village, qu’il était sur écoute pendant les quatre semaines qu’il venait de passer là-bas. Interpellé à ce sujet, Germain s’est défendu que c’était le seul moyen pour eux de le convaincre de rester, et par ricochet les entrepreneurs de venir installer une usine dans le village, pour redonner la fierté, la dignité, et le bonheur aux habitants de Sainte-Marie-la-Mauderne. « Ils ne sont pas vraiment riches mais je peux vous garantir que les gens de Sainte-Marie-la-Mauderne ont retrouvé leur fierté », a dit Germain Lesage, après l’installation de l’usine. Le processus de séduction a finalement abouti, peut-on dire.

Au-delà de l’histoire du village québécois, La grande séduction, est le portrait de tous les villages, villes, ou agglomérations, qui bordent la mer, les fleuves, les rivières, à travers le monde. Des territoires dont les habitants sont de plus en plus démunis en raison de l’exploitation abusive des richesses de la mer que constituent les poissons. Le quotidien de Sainte-Marie-la-Mauderne tel qu’il est décrit dans La grande séduction, ressemble à celui des banlieues, des villages, dans les films comme Kayar, l’enfance prise aux filets, Le cri de la mer, Dieu a-t-il quitté l’Afrique. Les trois films étant des œuvres de cinéastes africains qui racontent le départ des jeunes de ces zones anémiées économiquement, pour l’Europe, en passant par la mer. Comme on peut le voir, les populations peuvent bel et bien vivre les mêmes types de difficultés, peu importe leur localisation géographique à travers le monde.

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