Echanges avec Anne-Eli Ngo Minka, documentariste camerounaise

« En ce qui concerne le cinéma africain, il faudrait une certaine professionnalisation des principaux acteurs culturels… »

Anne-Eli Ngo Minka, Crédits : Cinéafrique.org

Anne-Eli

Anne-Eli fait certainement partie des jeunes documentaristes africains qui ont de l’avenir, vu la qualité et la profondeur de leur travail. Son premier film Le prix du sang, réalisé en 2010 pour l’obtention de son diplôme de fin d’études en cinématographie à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis[1] (Sénégal), aborde la question de la virginité des femmes, un sujet qui reste plus ou moins tabou malgré l’évolution de nos sociétés. Au cours de nos échanges qui ont démarré il y a quelques mois, Anne-Eli évoque les raisons qui l’ont conduite à la réalisation d’un tel documentaire, parle de son prochain moyen-métrage sur des personnes portées disparues au Cameroun. En cinéaste doublée d’analyse des faits culturels, Anne-Eli donne son avis sur l’évolution du cinéma dans son pays, et en Afrique.

Anoumou Amekudji : Pour réaliser un film de fin d’études, vous avez certainement un panel de choix très grand. Pourquoi avez-vous décidé de faire un documentaire sur l’importance de la virginité de la femme ?

Anne Elisabeth Ngo Minka : J’avais effectivement un panel de choix, mais ma décision de faire un documentaire sur la virginité de la femme au mariage s’est pratiquement imposée comme premier choix. D’abord je voudrais préciser que je n’ai pas fait un documentaire sur l’importance de la virginité de la femme !

A.A. : Comment vous est venu le titre du documentaire ?

Anne-Eli : J’ai décidé du choix du titre : « Le Prix du Sang », après le tournage de mon film. Parce que ce sont les témoignages des hommes que j’ai rencontrés au cours de mon tournage qui m’ont amenée au choix de ce titre. Parce que c’est le prix que payent les jeunes filles qui entretiennent la virginité juste par contrainte et non comme un désir émanant d’elles mêmes. Le prix du sang, c’est l’hypocrisie, la mesquinerie dans laquelle sont enfermées les jeunes filles qui ayant perdu leur virginité n’osent pas l’assumer. Pour dire qu’elles ne vivent pas librement leur sexualité en assumant leur choix ! Le prix du sang, c’est l’humiliation que subit la femme, le lendemain de la nuit de noce, quand le pagne maculé de son sang est exhibé. Quand un pan de son intimité est dévoilé au grand jour comme un trophée. Un trophée contraint, imposé. Le prix du sang, c’est la valeur mercantile en termes de cadeaux offerts ou de somme d’argent offerte à la femme en échange de son sang. Le prix du sang, c’est enfin la valeur accordée à ce précieux sésame qu’est l’hymen par certains hommes qui restent ancrés dans un conservatisme obstiné. Le prix du sang, c’est la douleur de la femme, déflorée le jour de ses noces, ses cris de douleur tandis que le mari n’a en tête que de prendre ce qui lui est dû ! Sans se soucier de son ressenti.

A.A. : Quels objectifs poursuiviez-vous en voulant faire un documentaire pareil ?

Anne-Eli : J’avais dans le choix de ce documentaire plusieurs objectifs que je poursuivais. Le premier étant que mon film provoque un débat ouvert entre des personnes d’origines, de culture de valeurs et croyances différentes. Un dialogue qui m’aide à comprendre l’importance de la virginité chez les uns et les autres. Créer un dialogue entre mes personnages comme prétexte pour confirmer mon questionnement et la liberté de choix. Un autre objectif de mon film était également de montrer que la femme qui qu’elle soit, vit un traumatisme lors de sa première expérience sexuelle. Mon objectif consistait aussi à valoir le fait qu’en tant que jeune femme africaine, je me sens concernée par tout ce qui a trait à la femme de mon continent.

A.A. : Quoi d’autre cherchiez-vous à montrer à travers votre documentaire sur la virginité ?

Anne-Eli : J’ai aussi voulu montrer que la virginité marque une rupture dans toute société qui passe de la tradition vers la modernité. Et puis cette question est au centre de plusieurs grandes religions. Pensons seulement au catholicisme et à l’importance de l’Immaculée Conception. Je voudrais aussi montrer l’interprétation que les hommes se font parfois de ce qu’ils croient être des croyances religieuses. L’homme par égoïsme ou l’orgueil mâle bénéficiant du poids de la tradition, contraint la femme à quelque chose qu’il est incapable de faire lui-même.

J’ai surtout voulu montrer que la femme continue à être scrutée comme objet, continuant à être humiliée dans ce qu’un être humain peut avoir de plus intime à préserver : sa sexualité. Le fait même d’exhiber le pagne maculé de sang au lendemain de la nuit de noce, constitue pour moi une atteinte à l’intégrité physique et surtout morale de la femme. Comment comprendre qu’à l’homme, tout est permis, et à la femme tout est exigé.

A.A. : Vous avez un projet de moyen-métrage. De quoi sera-t-il question dans ce film ?

Anne-Eli : Mon projet de moyen-métrage que je tournerai probablement au mois de décembre 2010, porte sur la disparition de personnes au Cameroun. Des personnes ordinaires qui sortent de chez elles un jour et ne reviennent plus jamais. Pas parce que le pays est en proie à une certaine tension interne. Mais c’est un sujet de société qui est tout au plus considéré comme un fait divers. Et parce que j’ai vécu l’expérience d’un proche aujourd’hui porté disparu, je veux en parler ! Le sort d’une personne portée disparue soulève toute une série de questions. Ces questions s’articulent autour d’un enjeu humanitaire fondamental : celui du droit des proches de connaître la vérité. C’est cette quête de savoir qui motive mon film.

A.A. : Quelle est votre intention en réalisant le moyen-métrage ?

Anne-Eli : Mon intention en réalisant ce documentaire est d’interpeller le public sur ce sujet de société, parce que je ne conçois pas que des personnes, apparemment sans histoire, de simples gens ordinaires, homme, femme ou enfant, partent un jour de chez eux, pour ne plus jamais revenir, donner signe de vie. Ce que j’entends traduire dans mon film et le regard que je porte sur ces cas de disparitions est que l’État, tout en n’étant pas tenu responsable, reste très passif, voire même indifférent. C’est donc le témoignage de la détresse et l’ignorance des proches du disparu quant aux démarches à suivre pour avoir quelque information concernant la personne disparue. Je veux donner à ressentir le traumatisme de la situation accentué par un recours à d’autres voies par désespoir de cause, teinté de superstition africaine. La transformation du sujet en une sorte de tabou, comme pour juguler la douleur et nier l’évidence. J’entends en fait documenter ce cas de disparition de mon point de vue, qui est celui d’une personne hantée par la quête de savoir ce qu’est devenu, l’être cher parti un jour pour ne plus jamais revenir, mais dont on ne dressera peut être jamais un certificat de décès formel, mort sans être certifié, mais vivant dans le cœur et l’espoir de le voir réapparaître un jour. Ma révolte d’avoir par expérience constaté que de tels cas de disparition sont tout au plus considérés comme faits divers.

A.A. : A quand la sortie ?

Anne-Eli : J’en suis encore à établir le planning de tournage prévu pour décembre 2010. Donc je ne peux encore parler de sortie, mais au pire des cas, l’an 2011 ne s’achèvera pas sans que ce projet soit abouti.

A.A. : Pourquoi êtes-vous devenue cinéaste ?

Anne-Eli : Par révolte ! Parce que j’ai constaté dans mon entourage proche trop de choses tues, de non-dits !

A.A. : Auriez-vous un type de cinéma que vous souhaiteriez vulgariser pendant votre carrière ?

Anne-Eli : Le documentaire est le genre par excellence que j’ai choisi pour porter au monde ma vision des choses. Cette vision qui est celle d’une jeune femme africaine, et que je réclame, parce que derrière l’objectif et non pas devant, j’ai mon mot à dire quant à la marche du monde, et ce que j’en pense. Aussi je pense que le fait que je sois femme, et africaine, c’est ma sensibilité, ma pensée que je traduis dans mes films comme une identité génétique. Et quand je réalise un film, ce sera différent d’un autre cinéaste qui ne serait pas de la même culture que moi. Et parce que comme le soulignait Samba Félix Ndiaye : « le cinéma africain en dehors de raconter des histoires […] véhicule un regard avec une personnalité, avec quelqu’un qui a une vision du monde, qui appartient à une culture ».

A.A. : Un cinéaste africain vous a-t-il inspiré par ses films?

Anne-Eli : Pas un cinéaste au sens large, mais je dirais un documentariste, précisément le père du documentaire en Afrique : Samba Félix Ndiaye, documentariste sénégalais décédé en novembre 2009 ! Son esthétique, son style, son amorce cinématographique laissent paraître son regard et sa culture africains. Un cinéma fortement influencé par le plus grand maître qu’il a eu : sa grand-mère et dont il retiendra les conseils, quand il filme ses personnages. D’où la fréquente prise en contre-plongée de ses personnages pour leur donner plus de présence à l’écran et par rapport à ce qu’ils ont à dire.

A.A. : Vous avez sûrement constaté que les jeunes cinéastes africains s’intéressent de plus en plus au genre documentaire. Comment expliquez-vous cela ?

Anne-Eli : Et cela je le loue vivement. Je veux d’ailleurs qu’il y en ait plus. Parce que, quelle que soit sa forme ou son sujet, un documentaire se base sur le réel : un fait, un lieu, un épisode historique ou un personnage existant. Le postulat de départ est toujours le même : on prend appui sur une réalité pour en dire plus, pour montrer quelque chose de plus large. Plus de jeunes documentaristes africains. Parce que connaissant l’impact de l’image, les images d’Afrique ont longtemps été le fait des regards étrangers, principalement occidentaux. Ce qui a contribué à donner naissance à des stéréotypes et préjugés. Il faut que la nouvelle vague des documentaristes africains, hommes et femmes, donnent à voir au monde les images de leurs sociétés, de leur continent, d’un regard interne, en connaissance de nos codes culturels. Cela symbolise notre engagement pour la défense de nos pratiques traditionnelles et des valeurs qu’elles représentent dans notre société. « C’est une volonté de réappropriation du regard par les cinéastes africains-eux-mêmes, sur leurs propres cultures après 50 ans de films ethnographiques étrangers ».

A.A. : Pensez-vous que cette tendance vers le documentaire puisse rester la même dans les cinq-dix ans ?

Anne-Eli : Je pense que oui, du moins je l’espère réellement !

A.A. : A votre avis, comment se porte le cinéma camerounais, voire africain?

Anne-Eli : Le cinéma camerounais se porte mal, de même que le cinéma africain en général. Mais je ne suis pas pessimiste car je crois sincèrement qu’il ya de réelles avancées dans le sens du développement de ce cinéma. Surtout en Afrique de l’Ouest, où la culture au sens large est beaucoup plus prise en compte. L’Afrique Centrale étant un peu à la traîne et par conséquent le Cameroun. Il y a beaucoup plus d’amateurisme dans le milieu du cinéma camerounais que de professionnels et surtout des hommes d’affaires occupés à se faire des bénéfices qu’à promouvoir le cinéma camerounais. Les diffuseurs locaux ne s’intéressent pas plus à nos œuvres, il faut que tout leur soit imposé du Nord. Peut-être que les choses évolueront un jour.

A.A. : Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour faire du cinéma africain, un cinéma à même de remporter les grandes récompenses dans les festivals internationaux, et d’intéresser plus les Africains et les cinéphiles du monde ?

Anne-Eli : Je crois certainement que le cinéma africain est à même de remporter les grandes récompenses dans les festivals internationaux, car l’imaginaire qui fonde la créativité en toute œuvre est aussi fertile en Afrique qu’ailleurs. Je pense pour ma part qu’il faudrait que les politiques s’impliquent davantage à trouver les voies et moyens pour la valorisation de la culture au sens large. Le cinéma, c’est la culture ! Mais tant que l’antique conception de la culture n’aura pas évolué dans nos sociétés et mentalités, rien n’y fera. Il faut que la culture soit scrutée sous l’angle économique. Que l’Etat crée des écoles d’art, d’où sortent des professionnels aguerris du cinéma, mais aussi et surtout des lieux de consommation de produits culturels, des lieux de labellisation aussi. Que cesse le copinage dans le sponsoring des projets proposés. Car il existe des projets qui ne sont sponsorisés que rapport aux liens d’affinités, tandis que de vrais projets croupissent dans les tiroirs du ministère de la culture. En ce qui concerne le cinéma africain par exemple, il faudrait une certaine professionnalisation des principaux acteurs culturels impliqués au premier plan : j’entends les réalisateurs, les producteurs, les distributeurs aussi. En fait, pour que le cinéma africain sorte de l’ornière, tous les maillons de la chaîne qui vont de la création à la diffusion doivent être présents pour donner une réelle visibilité à notre cinéma. Il faut que les œuvres cinématographiques produites soient vues là où il faut et quand il le faut. Pour terminer, il faut que la distribution soit effective et professionnelle et c’est justement là que le bât blesse. Parce qu’il n’y a pas de véritables gestionnaires des Industries Culturelles.

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