Loin de mon père : un retour révélateur des tensions culturelles

Loin de mon père, Couverture
Le thème du retour revient en force dans la fiction africaine francophone de ces dix dernières années. L’un des romans qui illustrent bien ce constat, est Loin de mon père (2010) de l’écrivaine ivoirienne, Véronique Tadjo. La particularité du retour dans l’oeuvre de Tadjo, est que le personnage principal Nina, revient dans son pays, la Côte d’Ivoire , pour l’enterrement de son père, un haut fonctionnaire de l’Etat ivoirien. A son retour à Abidjan, Nina, de mère française, et de père ivoirien, découvre une ville totalement métamorphosée par la guerre civile qui a secoué la pays pendant quelques années. Au-delà de la ville d’Abidjan, Nina se rend compte que les traditions de son pays lui échappent. Elle ne s’y retrouve plus après avoir passé plusieurs années en France. Elle ne comprend pas les contraintes culturelles qui réglementent les cérémonies funéraires en Côte d’Ivoire. Elle retrouve un pays qui a changé sur un plan donné, et qui est resté le même sur un tout autre. C’est-à-dire, un pays resté fidèle à ses traditions culturelles, à un moment où il est divisé par une guerre civile qui ne dit pas son nom. Véronique Tadjo part donc des réflexions que mène Nina à son retour à Abidjan, pour aborder de manière approfondie les difficultés d’intégration ou de réintégration auxquelles font face les immigrés à leur retour définitif ou temporaire dans leurs pays d’origine ou de naissance.
Nina étant rentrée en priorité pour les funérailles de son père, elle ne peut refuser de participer à des réunions de famille, qui consistaient à débattre pendant des heures du programme, et des dispositions à prendre pour un enterrement digne du rang social du défunt. Au cours de ces réunions, elle découvre les faces cachées de la culture africaine qu’elle pensait connaître, pour avoir vécu en Côte d’Ivoire quand sa mère, musicienne, était encore vivante. Pour l’organisation des funérailles, des décisions sont prises par les aînés de la famille et ses tantes, au détriment de ses souhaits. Pour l’enterrement de son père, Nina souhaiterait avoir des funérailles strictement familiales, fermées aux officiels, ignorant ou oubliant les réalités africaines qui donnent un sens différent à la mort ou au mort. Son oncle, Kablan, qui ne partage pas cet avis, lui dit que son père leur appartient biologiquement, mais pas socialement. « Merci pour ton intervention, Nina. Cependant, il faut savoir que nous ne pouvons pas refuser la participation des officiels. Kouadio, paix à son âme, nous appartient biologiquement, mais pas socialement. C’est une figure publique qui a beaucoup fait pour son pays. On doit lui rendre les hommages qu’il mérite. Il serait scandaleux de n’avoir aucune représentation officielle aux cérémonies. Tout ce que nous pouvons te promettre, c’est que, lorsque la date de l’enterrement aura été arrêtée par la famille, elle ne changera plus. Nous ne céderons à aucune pression extérieure », lui-a-elle signifié. Pour les besoins de l’enterrement, Nina souhaiterait plutôt que la famille achète un corbillard moins cher, pour économiser de l’argent qui n’existe même pas, mais les notables de la famille lui rappellent, « que c’était une question de dignité, non seulement pour Kouadio (son père), mais pour toute la famille. » Nina veut garder l’alliance de mariage de son père, la famille lui répond qu’elle doit être enterrée. « Les tantes demandèrent à leur nièce de garder la bague qui avait appartenu à son père jusqu’à la fin des funérailles. Selon la tradition, l’objet devait être enterré avec lui. Nina en éprouva une profonde contrariété car elle aurait aimé la glisser à son doigt », écrit la narratrice. Un dialogue de sourds est alors engagé entre Nina et ses parents, dépositaires de la tradition africaine. La question de la date des funérailles, s’est également ajoutée à la liste de leurs incompréhensions. Les parents informent Nina du changement de la date des funérailles de son père, parce que la première date coincide avec la fête des ignames. Selon les parents, il est interdit d’organiser des enterrements pendant cette période. Pour tenter de comprendre la situation dans laquelle elle se retrouve, à quelques jours des funérailles, Nina se trouve dans l’obligation de formuler les interrogations suivantes, « Interdit, par qui? Enfin, soyons sérieux, dans quel siècle vivons-nous? Et d’ailleurs, comment se fait-il que parmi tous les membres de la famille, ici et au village, personne ne soit soit rendu compte qu’il y avait un problème avec les dates? Tous ceux qui sont supposés connaître la tradition, pourquoi n’ont-ils rien dit avant? » La réponse des parents lui est parvenue, par la voix de la tante Aya, en ces termes, « Ma fille, tu as tout à fait raison. Nous te comprenons très bien. Nous aussi, cela nous touche beaucoup. Mais ce n’est pas de notre faute. Si on fait quand même l’enterrement, les notables ne vont pas accepter le corps. Le cortège ne dépassera pas l’entrée du village, je peux te l’assurer. »
Compte tenu des décalages et des différences d’approches culturelles très flagrantes dans les discussions entre Nina, et ses parents restés en Afrique, l’écrivaine ivoirienne, Véronique Tadjo, écrit, « Nina réalisa combien elle méconnaissait son pays. Elle avait vécu dans un univers protégé, d’où elle avait fini par s’échapper, certes, mais seulement par l’éloignement. A présent, là, au milieu de la foule, elle se rendait compte que son plus grand voyage se déroulait chez elle. » L’expérience du retour que vit Nina, rejoint une des caractéristiques que Justin Bisanswa attribue au concept, dans son article, « Dire et lire l’exil dans la littérature africaine » publié dans la revue Tangence, en 2003. Il écrit justement que «le retour prolonge la situation de l’exilé au lieu de l’effacer: terre étrangère comme l’était la métropole, l’Afrique engendre le même désenchantement (avec son côté dévorateur, digérant tout ce qui vient à elle, mais aussi énigmatique, défiant les lois de la biophysique». Les propos de Bisanswa s’appliquent parfaitement au cas de Nina dans Loin de mon père, car elle se retrouve exilée dans son propre pays, même si on ne doit pas oublier qu’elle est également française du côté de sa mère. Néanmoins étant née à Abidjan, et ayant vécu des années là-bas, avant de rejoindre la France, le fait que Bisanswa écrive que le retour prolonge la situation de l’exilé, est également vrai en ce qui la concerne. Comme on peut le constater, Nina a connu d’énormes difficultés pour se réadapter à la culture africaine, mais au bout du compte le séjour sur le sol ivoirien, lui a permis de connaître ses autres frères, et de se sentir plus proche d’eux. En conclusion, le retour de Nina en Afrique la rend plus africaine, plus ancrée dans les traditions. A ce sujet, Tadjo mentionne à juste titre, « Nina se dit qu’elle n’était pas à plaindre. Ses frères et soeurs lui donnaient des racines, la plantaient fermement dans la terre. Elle avait beau fouiller son esprit, elle ne trouvait pas assez d’outrage pour refuser cette nouvelle parenté. Elle qui croyait avoir tout perdu possedait à présent plus d’attaches qu’avant. » Des expériences tumultueuses comme celle qu’a vécue Nina, naissent souvent des points de lumière, qui donnent du courage pour affronter la vie, et l’aborder ainsi avec plus de gaieté et d’optimisme.
NB : Un grand merci aux Editions Actes Sud pour l’exemplaire qui a servi de matériau à cet article.
Liens :
- Véronique Tadjo, Loin de mon père, sur le site de l’éditeur
- Véronique Tadjo : Loin de mon père , Chronique Chez Gangoueus
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