Ténèbres à midi : le retour impossible de l’immigré

Théo Ananissoh,  Ténèbres à midi, Crédits : grioo.com

Ténèbres à midi

L’écrivain togolais vivant en Allemagne, Théo Ananissoh, a publié en 2010 aux éditions Gallimard, son troisième roman. Intitulé Ténébres à midi, le roman raconte l’histoire d’un écrivain qui profite de ses vacances, pour faire l’autopsie du régime au pouvoir, et de la société qu’il avait quittée pour l’Occident. Sa rencontre avec Eric Bamezon, conseiller à la présidence de la république, lui permet d’entrer dans les secrets du pouvoir, de découvrir ses réalités cachées, et de mieux connaître son pays.

De l’extérieur, l’immigré ou l’exilé croit que son pays d’origine est resté tel qu’il l’avait quitté des années auparavant. Parfois, il se fait des illusions sur la nature réelle des changements intervenus à son absence. Il décide de rentrer au pays, sans avoir forcément toutes les informations nécessaires à sa réintégration. Le cas d’Eric Bamezon décrit par Théo Ananissoh, dans Ténèbres à midi, est un exemple concret des déceptions que rencontrent certains immigrés au retour dans leur pays natal. Comme beaucoup de personnages dans les romans parlant des expériences d’immigrés africains, Bamezon est retourné dans son pays après ses etudes en Europe, pour être à son service. Homme d’une grande culture, Bamezon disposait d’une bibliothèque privée très riche contenant des essais de philosophie politique, et des romans d’auteurs français connus comme Chateaubriand, Flaubert, Valéry, Montesquieu et Gide. Nommé conseiller à la présidence de la république, il découvre les méandres de la politique de son pays, et les faces cachées du régime au pouvoir. Il est impuissant devant les pratiques répréhensibles de sa hiérarchie politique. Sa propre femme devient l’amante d’un des membres influents du régime, en l’occurrence le neveu du president de la republique. Atteint dans son amour propre, il se donne finalement la mort, pour éviter l’humiliation et la honte.

Ténèbres à midi, écrit dans un style journalistique, montre à quel point l’immigré peut être déconnecté de la réalité de son pays natal, et ignorer qu’il l’est. Après y avoir remis les pieds, il se rend compte que l’image qu’il avait de son pays, est totalement dépassée. Il souhaite au fond de lui-meme que l’Afrique ressemble à l’Europe, que les gens aient les mêmes façons d’approcher la vie. Le constat est que les réalités sont totalement différentes. La déception est donc très grande pour Eric Bamezon, qui parvient à la conclusion suivante : « De loin, d’Europe, comme tu es dans un milieu où, chaque matin, les hommes se lèvent pour recréer le monde, tu extrapoles au crédit de l’Afrique; tu te fais là des illusions très dangereuses. Bien ou mal, le monde est une création humaine; tu l’apprends, tu le vérifies autour de toi en Occident. Et tu t’illusionnes sur le compte de l’Afrique; tu t’imagines qu’en Afrique aussi il y a un moteur que tu peux alimenter, toi, de ton talent et de ton énergie. Tu rentres, et tu tombes de haut. Tu retrouves ce que tu as laissé en réalité, ce que tu n’as absolument pas vu avant ton départ pour l’Europe: les gens ici ne savent pas qu’ils ont à créer le monde eux aussi. » Eric Bamezon ne regrette pas vraiment d’être rentré, mais reconnaît avoir sous-estimé la réalité du pays. « Regretter n’est pas le mot exact, rectifie-t-il d’un air songeur. Je voulais rentrer. […] L’erreur, c’est d’avoir sous-estimé la réalité d’ici. Je n’ai pas saisi qu’il fallait revenir en faisant très attention. Tu me comprends? », dit-il, au narrateur, venu d’Allemagne, pour renouer avec les lieux qui ont marqué son enfance.

Au-délà de l’histoire de Bamezon, Ténèbres à midi, fait le portrait politique du Togo que le personnage de l’écrivain rejoint après avoir séjourné plus de vingt ans en Europe. A travers ce portrait, le narrateur invite ses compatriotes à s’informer sur l’évolution du pays, et à savoir prendre les bonnes décisions, pour une meilleure réintégration parmi les siens.

NB : Un merci tout particulier au service de presse des éditions Gallimard pour l’exemplaire qui a servi de matériau à cette note de lecture.

 Quelques extraits croustillants du livre pour vous donner une idée du contenu du roman :

http://vodflash.tv5monde.com/reportagescvo/continentsnoirs/LECTANANISSOH.flv

Un pays où l’on est mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que réel. Je rentre avec en tête les réalités d’autrefois. Tout ce que je découvre me désole au nom de ce que j’ai connu. Malgré moi, les parents et les connaissances sont ceux que j’ai laissés deux dizaines d’années plus tôt, c’est-à-dire jeunes ou dans la force de l’âge. Je suis donc surpris de retrouver des vieux décatis et dénutris, de voir des constructions hétéroclites et des rues défoncées là où il y avait jadis un joli terrain vague ou une plantation de cocotiers. (19)

Au retour, reprend-il après un nouveau silence, ce qui fait souffrir, c’est de constater que tu juges ce que ta mère te donne à manger. Pour des raisons d’hygiène élémentaire. L’eau utilisée, les assiettes, les aliments, tu vois très bien que ce n’est pas propre, que cela ne l’a jamais été. Autrefois, rentré de l’ecole ou des jeux avec les camarades, tu mangeais avec appétit cette nourriture qu’elle te donnait. Mais, là, tu vois bien que l’eau du puits est remplie de vers, que les petits poissons achetés au marché, poissons étalés à même le sol ou presque, sont conservés dans des conditions insalubres, que les souris, au fond des cases, s’y promènent et y pissent la nuit, que les mouches qui recouvrent ces aliments sont les mêmes qui se posent sur les morves et les diarrhées du bébé à côté. A ton retour d’Europe, tu vois désormais clairement tout ça dans ce que ta mère t’offre à manger. Elle n’a pas changé; mais toi, si. (42)

Toi, tu dois te décider : manger comme le garçon d’autrefois? Refuser en prétextant le manque d’appétit? Au fond de toi, tu découvres que ta mère a perdu son petit garçon. Elle ne dit rien, ta mère, elle te regarde en silence. Peut-être qu’elle a compris aussi qu’elle a perdu son garçon, son petit garçon. (42)

Ne commets pas la même faute que moi; ne sois pas sentimental, ne fais pas de concession à l’Afrique. Si tu commences, tu ne t’arrêteras plus. (69)

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