Entretien avec Moussa Sène Absa, cinéaste sénégalais

«Rentrer les mains vides, c’est la pire humiliation pour un immigré africain »

Moussa Sene Absa, Crédits : senxibar.com

Moussa Sène Absa

Dans le cadre de nos recherches, le cinéaste sénégalais, Moussa Sène Absa, nous a accordé le 3 janvier 2009 un entretien exclusif dans lequel il aborde la problématique du retour telle qu’elle est traitée dans ses films, mais aussi dans le cinéma africain francophone de manière générale. Les problèmes d’intégration que rencontrent les couples mixtes en Afrique, sont aussi analysés par Moussa Sène Absa. Dans cet entretien qui a eu lieu à Popenguine, ville située à quatre-vingt kilomètres de Dakar, le réalisateur sénégalais parle aussi des raisons qui poussent les jeunes Africains à prendre aujourd’hui le chemin de l’Occident, par le moyen des pirogues. Moussa Sène Absa évoque aussi l’espoir que représente l’immigré pour ses parents restés en Afrique, espoir qui se brise en l’espace de quelques minutes quand l’immigré rentre en Afrique sans la fortune pour laquelle il a fait le grand voyage. Ces propos ont été tenus par le réalisateur sénégalais il y a plus de trois ans, mais ils restent d’actualité comme si notre entretien avait eu lieu juste hier.

Anoumou Amékudji : Comment se présente la problématique du retour aujourd’hui  dans le cinéma africain francophone?

Moussa Sène Absa : La problématique elle-même a changé. Avant, la problématique c’étaient les gens qui partaient, qui étaient envoyés en Europe pour faire des études, qui ont appris, qui rentrent et sont confrontés après à la réalité locale. C’est un peu le cas dans Tableau ferraille, l’histoire de Daam qui est diplômé de la Sorbonne, qui rentre, mouillé dans la politique, devient député, puis ministre. Sa femme n’arrive pas à avoir d’enfants et il prend une deuxième femme qui lui donne beaucoup d’enfants et beaucoup d’ennuis. La problématique d’antan était donc postcoloniale c’est-à-dire une problématique où le colon devait former des cadres de relais. Quand ces cadres de relais sont arrivés, ils avaient oublié un peu leurs propres réalités parce qu’ils avaient tellement appris la réalité occidentale qu’à leur retour, ils ont voulu l’appliquer oubliant la leur. C’était la réalité postcoloniale voire précoloniale. Dans mes films, il y trois problématiques. La première problématique qui est un peu présentée dans mon court-métrage Le prix du mensonge (1987), que j’ai tourné à Paris.

Anoumou Amékudji : De quoi est-il concrètement question dans ce film ?

Moussa Sène Absa : C’est l’histoire de deux frères qui vivent à Paris, et qui ont chacun une vision différente de Paris. Pour l’un, Paris est un moyen, pour l’autre Paris est une finalité. Vont-ils retourner en Afrique ? Qui va y retourner ? Ce sont les questions qu’ils se posent. Il y a une lettre de la maman dans laquelle, elle leur dit qu’elle vieillit, que le baobab aussi vieillit. C’est un film qui évoque la relation de l’Africain avec l’extérieur, ce tiraillement entre les racines du baobab et aussi l’appel des néons, qui symbolise l’Europe, l’Occident, même la ville. L’autre film dans lequel j’aborde cette thématique du retour est Tableau ferraille. Dans ce film, je parle aussi de cette problématique du retour parce que Daam est un jeune originaire de Tableau ferraille, ma ville natale, Yarakh, qui à un moment donné retourne chez lui. Quand il arrive, il travaille dans un ministère et son ministre le pousse dans la politique. C’est ainsi qu’il devient député, mais cherche à savoir comment réconcilier sa personne « évoluée » et le non avancement de sa communauté. Parce qu’il voudrait que Tableau ferraille soit comme Paris, avec un énorme pont, mais l’argent du pont va se retrouver dans les poches de ses copains, parce qu’il va être complètement phagocyté. Ce sont des réalités complètement différentes. La première réalité, celle de rentrer chez soi, après avoir étudié à l’étranger, pour aider son pays à avancer au même titre que les autres, est en fait une réalité noble. Sauf que les autres ont une réalité que nous ne maîtrisons plus. Ici, nous avons la réalité du politicien, la réalité du marabout, la réalité de la maman. Moi, ma maman est toujours vivante. Je ne suis pas si libre que cela. Il y a des choses que je ne peux pas faire. Quand je veux prendre une décision, même à cinquante et un ans, ma mère m’en empêche parfois. Et finalement, je suis obligé de revoir ma décision. Donc il y a cette réalité de l’Occident, et nos propres réalités, qui sont des réalités millénaires sur lesquelles on n’a pas beaucoup prise. Ce sont des réalités que nous ne contrôlons pas. A la limite, ce sont elles qui nous contrôlent. Et cela vient du fait que dans nos sociétés, l’individu n’a de sens que dans la communauté. S’il sort de la communauté, il devient complètement un danger. Il faut absolument concilier les deux réalités, la première qui est complètement une volonté personnelle d’affirmer ce qu’on est, et la deuxième réalité qui est celle de la société qui vous rappelle, que même si vous avez été à la Sorbonne, vous ne pouvez pas changer notre société, parce que nous nous croyons en ces choses.

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Anoumou Amékudji : Quel est le troisième film dans lequel vous abordez aussi la problématique du retour ?

Moussa Sène Absa : Mon troisième film qui traite du retour est Téranga blues. C’est l’histoire d’un jeune, une histoire dont j’ai été moi-même témoin. Un jour, j’étais à Paris et je prenais Air France pour rentrer au Sénégal. Il y avait un jeune d’une trentaine d’années, menotté, qu’on essayait de pousser dans l’avion. Il était comme en transe, tellement il souffrait. On lui demandait simplement de rentrer à la maison. Pourquoi est-il si malheureux de rentrer chez lui ? Dans l’avion, je commençais à griffonner quelques bouts de lignes. Et la première ligne que j’ai écrite, c’est qu’il a peur de rentrer les mains vides. Et rentrer les mains vides, c’est la pire humiliation pour un immigré africain. Dans le film, je lui ai donné tout ce dont il rêvait. Ce dont il rêvait, c’est avoir une belle maison pour sa maman, c’est avoir une belle voiture, c’est avoir toutes les filles avec lui, c’est s’habiller à la dernière mode. C’était tout ce qu’il voulait. Mais tout cela avait un prix. Le jeune était musicien, mais j’en ai fait quelqu’un qui à la longue ne parle plus de musique parce qu’il rencontre un de ses copains qui roule dans l’or. Son copain le met dans un hôtel cinq étoiles, lui donne quinze millions de francs CFA, et le lendemain il va voir sa maman. Il arrive au volant d’une Mercedes flambant neuf. Il arrive dans le quartier populaire. Pour les gens, le gars est arrivé, il avait plein de sous. Il distribue l’argent, et au fur et à mesure il sombre dans le grand banditisme, parce que son copain est un caïd. Voilà comment j’aborde les trois formes du retour dans mon travail. Le retour pour moi est plein de sens. Dans le retour, il y a quelqu’un qui a changé, quelqu’un qui a appris autre chose, quelqu’un qui a pratiqué quelques préceptes, quelques axiomes, qui fonctionnent. Quelqu’un qui a lu beaucoup, quelqu’un qui a été au théâtre, qui a été au cinéma, qui s’est ouvert à la vie. Ce n’est pas le même quelqu’un qui est parti, qui est revenu. Quelqu’un qui est revenu a changé forcément. Il a changé personnellement, il a changé émotionnellement, il a changé matériellement, mais il n’a pas changé philosophiquement.

Anoumou Amékudji : Que voulez-vous dire par là ?

Moussa Sène Absa : Ne pas changer philosophiquement veut dire qu’au sein de la communauté et par rapport aux règles communautaires, il ne change pas. Par exemple, j’ai des oncles. A chaque fois que je les vois, ils me répètent la même chose comme si j’avais douze ans. Ils demandent des choses comme par devoir. Si je ne peux, je suis un renégat. Par exemple à la tabaski, je dois acheter huit moutons. Même si je ne peux pas, je dois les aider. Pour moi, le retour est celui d’une autre personne. Ce n’est pas le retour de la même personne. Dans mes films, je parle des choses que j’ai vécues, ou bien j’ai vu des gens qui les ont vécues. Je me dis en fait que celui qui rentre n’a que deux solutions. Ou il retourne avec un sens évolutif très fort et il brise ce mur qui existe dans la communauté, ou il s’allie avec la communauté, mais elle va le manger par la suite. Ou alors il refuse de changer, d’être comme eux. Dans ces cas, les membres de la communauté vont l’appeler renégat. Ils vont dire que de toute façon, il ne lui manque qu’un chien méchant devant sa maison. Ils vont dire que pour lui, il n’y a que sa femme et ses enfants qui comptent. Il est devenu un toubab. Et à ce moment-là tu as la paix, parce qu’ils vont dire que c’est un toubab.

Anoumou Amékudji : A-t-on vraiment la paix dans ce cas ?

Moussa Sène Absa : Non on n’a pas la paix, parce qu’on devient isolé. Et quand on est isolé dans une communauté, on est forcément en danger parce qu’on n’a plus où s’adosser. On n’est plus dans une dynamique où la société vous protège. Nous sommes quand même des Africains, nous avons des croyances. Nous pensons que quand nous sommes seuls, le diable va nous emporter, parce que nous n’avons pas quelque chose qui nous protège. Et c’est la communauté qui nous protège. Donc le retour est pour moi, le retour de quelqu’un qui est devenu quelque chose d’autre. Même s’il porte le même nom, conserve la même famille, a les mêmes souvenirs de son enfance, a les mêmes amis, il a changé. Par exemple, moi j’ai des amis que je ne peux plus voir. Tout simplement, parce que je ne supporte plus leurs manières de penser. Quand ils me parlent de polygamie, ils disent que j’ai deux maisons, ma femme a une grande maison à Thiès. Ils se demandent pourquoi je vis tout seul ici et pourquoi je ne prends pas une deuxième épouse. Ils me disent que s’ils étaient à ma place ils auraient rempli cette maison (l’interview a eu lieu chez Moussa Sène Absa à Popenguine, au Sénégal) de femmes. Je leur réponds, au nom de quoi je dois remplir cette maison de femmes. Qu’ai-je à prouver pour épouser trois autres femmes ? Ils me disent que je suis toubab, c’est pourquoi je pense ainsi. J’ai un ami qui a un salaire de 200.000 FCFA par mois, il a trois femmes et a toujours des problèmes. Quand il m’appelle et que je vois son nom apparaître sur l’écran du téléphone, j’ai peur parce que je sais qu’il va me parler de ses factures, de son enfant qui est malade. Aujourd’hui, nous sommes différents, pourtant nous avons été élevés dans le même quartier. Nous pratiquions le même jeu, nous suivions les cours dans la même classe. Nous avons le même âge, mais moi j’ai continué les études et lui il a arrêté. Il est devenu pêcheur. Pour lui, sa vie s’arrête à ce qui l’entoure. Il va à la pêche le matin, s’il gagne seulement 2000 FCFA le jour-là, il revient à la maison et est de mauvaise humeur. Il tape sur ses enfants, ou il tape sur l’une de ses femmes. Et l’autre jour, quand il gagne 20.000-50.000 FCFA, il est tout heureux et il gâte sa famille. Donc, je pense que le thème du voyage est un thème extrêmement important, parce que tous les intellectuels africains qui évoluent dans le domaine culturel ont presque tous voyagé dans leur vie. Je peux citer les exemples de Sembène, Med Hondo, Djibril Diop Mambéty. Personne d’entre eux ne peut dire qu’il n’a jamais voyagé, et qu’il a toujours vécu en Afrique. Ils ont toujours voyagé. C’est cela qui fait que le roman africain, comme le cinéma africain, est important sur le volet du voyage. Les deux médias montrent à quel point, le voyage géographique forge une autre personnalité, un autre homo africanus, un autre homme qui est malaxé d’autres cultures, qui parle une autre langue, qui a d’autres hobbies, qui s’habille d’une manière différente. L’homme qui a voyagé change profondément. Il n’est plus la même personne, qui en partant portait des ensembles africains. En rentrant en Afrique après des années en Occident, il porte des costumes. Donc il y a une mutation de la personne, qu’il le veuille ou non. Cette personne devient un mutant. Elle a muté d’un citoyen d’un petit pays à un citoyen du monde. Et c’est cela la grande différence. Et c’est aussi la grande difficulté.

Anoumou Amékudji : Comment peut-on changer, devenir citoyen du monde et continuer à avoir des appréhensions sur la manière dont on sera accepté dans son pays d’accueil ?

Moussa Sène Absa : Ces questions sont purement existentielles. C’est à la limite l’angoisse de celui qui venant d’une société, a peur que cette société le rejette. Un chien ne se demande pas pourquoi les autres ne veulent pas être avec lui. Ils se bagarrent, chacun part de son côté, il gagne ou il perd. Si nous en tant qu’êtres humains, nous nous posons ces questions, c’est justement que nous avons des angoisses existentielles. Et ces angoisses nous poussent à nous poser des questions du genre : en rentrant, mes proches vont-ils m’accepter ? Je me demande pourquoi ne vont-ils pas accepter. En se posant ces questions, cela veut dire qu’on est déjà en situation de faiblesse. Ce faisant, nous sommes déjà dominés avant de retourner chez nous.

Anoumou Amékudji : L’angoisse du retour dans son pays est-elle la même chez presque tous les êtres humains, peu importe leurs origines ?

Moussa Sène Absa : Ah ! Non ! Ce n’est pas pareil. Le jeune étudiant français qui va aller faire ses études en Australie, quand il rentre en France, il réintègre une société qui ressemble à la société australienne. Il applique de nouveau les mêmes codes, les mêmes règles, adopte les mêmes comportements, parce que ce sont les mêmes choses qu’on trouve en Australie. Je vais vous raconter une petite anecdote pour vous expliquer mieux mon idée. Un jour, j’étais à Paris, (une ville dans laquelle j’ai vécu 12 ans) et chaque fois qu’on m’invitait, j’arrivais les mains vides. Pour moi, mon hôte ne s’attend pas à ce que j’amène quoique ce soit, à la fête pour laquelle je suis invité. Parce qu’en Afrique, quand on t’invite et que tu apportes quelque chose à ton hôte, c’est comme si tu l’offenses. Dans le contexte africain, c’est comme si tu disais que tes hôtes n’en avaient pas assez, donc tu vas leur donner quelque chose. Tu les humilies en leur donnant cela. Donc à Paris, je n’ai jamais apporté quoique ce soit lorsque j’étais invité, jusqu’au jour où un de mes copains m’a dit que si on t’invite en France, il faut amener quelque chose tout le temps. Des boissons, des gâteaux, ou n’importe quoi. Tu ne peux pas aller à une invitation les mains vides. Je me suis demandé, mais pourquoi chez moi, les gens qui m’invitent ne me demandent rien, et même leur donner quelque chose, c’est les offenser, et pourquoi en France c’est obligatoire à la limite. Ils ne te le disent pas directement, mais quand tu viens et qu’on t’ouvre la porte, on s’attend toujours à voir quelque chose, on regarde ce que tu as dans les mains. Voilà un exemple. L’autre situation, c’est que quand l’Européen voyage en Europe et revient dans son pays, il est sur la même ligne. L’Africain commence au sommet du cocotier, quand il revient il descend par terre. Par exemple, un médecin qui s’est spécialisé dans plusieurs domaines et a été formé aux Etats-Unis, en Europe, quand il arrive au Sénégal pour travailler à l’hôpital Le Dantec, les conditions du Centre hospitalier universitaire de Montpellier ne sont pas celles de l’hôpital Le Dantec. Là-bas, il avait tous les équipements dont il avait besoin, il avait un budget pour son travail. Au Sénégal, il n’a même pas d’aspirine pour soigner un mal de tête. Ce sont deux conditions complètement différentes. L’autre chose, c’est que l’Africain revient avec l’idée qu’il a fait l’Europe, que c’est un continent riche, donc à son retour il doit être riche. Il doit être dans une position qui lui permettra d’être riche au même titre que ses collègues qui sont restés en Afrique. Et c’est cela le problème de l’Africain. Le problème de l’Afrique est que tous ces gens qui sont devenus ministres ici, présidents de la république, gouverneurs, ont été formés ailleurs. Quand ces personnes reviennent et qu’après elles sont invitées par leurs copains en Provence, par exemple, elles voient que leurs amis français ont une voiture, une maison de campagne, un compte bancaire bourré. Ce que ces Africains ignorent, c’est que leurs amis français ont travaillé toute leur vie pour avoir cet argent. Ils ont économisé de l’argent. Ce n’est pas dans le baptême qu’ils mettent leur argent. Ils ont mis de l’argent de côté. Ils ont pensé à l’éducation de leurs enfants. A dix-huit ans, il faut qu’ils soient capables de leur payer les études jusqu’à ce qu’ils arrivent à se débrouiller eux-mêmes, ou leur prêter de l’argent pour qu’ils continuent leurs études. Nous, nous n’avons pas cette mentalité. Mes enfants, quand ils voyagent, jusqu’à présent c’est moi qui leur paie le billet. Il y a un d’entre eux qui a trente et un ans. Ma fille est à Paris, je lui paie le billet. Donc, les réalités sont complètement différentes. Celles de l’Africain qui est revenu sont des réalités qu’il s’impose à lui-même, par devoir. Quand je rentre, j’ai mon doctorat. Il y a ma mère qui m’attend. Même à la limite quand je prépare mon doctorat, je travaille à côté pour envoyer de l’argent, pour qu’à mon retour je puisse construire une maison pour ma mère. Est-ce que le blanc pense ainsi ? Il ne pense même pas lui construire quoique ce soit. Sa mère est malade, elle va à l’hôpital et après elle ira vivre dans une maison de retraite, toute seule, dans un coin, avec des vieux. Chez nous, il n’y a pas de système de retraite. Chaque Africain est une caisse de sécurité sociale ambulante. Il y a tellement de gens qui viennent te voir, pour parler des problèmes de santé de leurs enfants. Tu vois bien que l’enfant est malade. Tu sors 10.000 FCFA et tu lui donnes. Sous d’autres cieux, c’est le devoir de la caisse de sécurité sociale. Quand un enfant est malade, il va normalement à l’hôpital, on vérifie son numéro de sécurité sociale et il est soigné. Comme en Afrique, nous avons un système d’alliance, des alliés, une morale. Cette morale de faire du bien, qui existe aussi dans toutes les religions. Donc aucun Africain ne peut dire, je vais venir en Afrique, je suis dans mon coin et je fais ce que je veux, parce que vous vivez comme des sauvages et moi je vais vivre comme on le fait en Occident. Pour moi, le retour déjà en lui-même est angoissant. Le retour est une angoisse.

Anoumou Amékudji : Comme le départ aussi peut-être ?

Moussa Sène Absa : Le départ est moins angoissant. Il est rempli d’espoirs. Les parents et amis chantent, applaudissent, ils vont tous à l’aéroport en bus pour accompagner celui ou celle qui voyage. Tu leur dis au revoir, ils pleurent, mais ils pleurent de fierté. Ils pleurent parce que leur enfant va partir chez les toubabs. Pour eux, inconsciemment, il va devenir aussi fort que les toubabs. Imagine que cet enfant revient, est plus pauvre que ceux qu’il avait laissés au pays. C’est l’exemple du gars dans Téranga blues qui revient avec 10 euros en poche.

Anoumou Amékudji : Comment se présente la situation sociale aujourd’hui en Afrique, pour que les jeunes soient poussés à vouloir émigrer à tout prix ?

Moussa Sène Absa : Le contexte a beaucoup changé. Moi quand je partais à Paris en 1983, je n’avais même pas besoin de visa. J’avais un billet et je pouvais rester pendant trois mois. Au-delà de cette période, il fallait que je régularise ma situation. L’Europe n’était pas si protectionniste qu’elle l’est aujourd’hui. Et à l’époque, trouver du travail était facile. Je me rappelle que j’étais veilleur de nuit, dans la journée je travaillais dans un restaurant et le week-end je travaillais tout le temps dans le restaurant. J’allais de temps en temps suivre des cours de licence de cinéma, que je n’ai jamais terminés. Donc j’avais trois occupations. Et chaque occupation, sauf mes cours à la faculté, me procurait de l’argent. Par conséquent, je pouvais envoyer de l’argent à ma famille. Aujourd’hui, vous voyez le nombre de jeunes qui vont en Europe par la mer. Parmi eux, beaucoup ne savent même pas nager. Moi j’enseigne actuellement à la Barbade, à l’université de West Indies. J’ai vu treize Ouest-Africains qui sont arrivés là-bas, complétement cramés. Ils n’avaient plus d’eau dans leur corps. Ils sont morts comme des bouts de bois. Pouvez-vous imaginer l’angoisse de ces jeunes (moyenne d’âge de trente ans) qui affrontent l’océan ? Ils affrontent l’océan parce que la situation politique et économique de l’Afrique est désastreuse. A la Barbade, tout le monde me demande s’il y a une guerre civile au Sénégal pour que les gosses partent à ce point. Je réponds qu’il n’y a pas de guerre civile. Ils me demandent alors s’il y a une épidémie. Je réponds également non. Ils insistent et me demandent s’il y a une famine. Je réponds aussi non. C’est qu’il y a pire que tout cela. Ce qu’il y a, c’est la pesanteur sociale, familiale, communautaire, sur l’individu. L’individu est assommé quand il part. A la limite, il part inconscient. Il ne pense jamais au danger quand il part. La peur a été émoussée par l’angoisse. L’angoisse d’être ici (au Sénégal), dans cette maison des parents. Chaque matin, tu demandes 25 FCFA à ta mère, pour acheter un sachet de café. Après, tu demandes la même somme pour acheter une cigarette. Tout le monde te regarde comme l’échec de la maison. Quand il y a quelque chose à faire, on ne te pose même pas de questions. On ne demande même pas ton avis. Tu n’existes pas, c’est ce qui est dangereux. Quelqu’un à qui on fait comprendre qu’il n’existe pas, parce qu’il n’a rien et il voit sa sœur qui le soir, porte son jean et part pour revenir à l’aube. Elle se réveille à 10h et donne 10.000 FCFA à la famille, pour la dépense quotidienne. Il sait d’où vient son argent. Il est émasculé. C’est un phénomène d’émasculation. A un moment donné, l’individu perd sa masculinité. Il ne peut avoir de femme, de copine, parce qu’il n’a pas d’argent. Il ne peut pas aider sa famille, il ne peut aller travailler. Il n’a pas de travail, il n’a rien. Quelqu’un ne peut pas être aussi émasculé que ce type-là. A la limite, c’est une quête de virilité. Barça ou Barsakh. Ce qui veut dire, aller au paradis en passant par Barcelone, ou à l’enfer dans l’au-delà. Il n’y a pas d’autres possibilités. Les jeunes qui quittent l’Afrique, à leurs risques et périls, sont poussés par une certaine conscience collective, qui veut que tant qu’on n’a pas fourni la dépense familiale, la demande des besoins élémentaires dans une famille, en tant qu’adulte dans cette famille, on n’existe pas. C’est ainsi qu’on voit plein de jeunes immigrés dans les rues de Milan, de la Sicile, en train de vendre des montres, des sacs et autres choses. Ce sont des jeunes qui n’ont jamais été au cinéma, ni au théâtre, qui n’ont jamais lu un livre.

Anoumou Amékudji : Est-ce une nouvelle forme d’immigration ?

Moussa Sène Absa : Effectivement c’est le cas. Ces jeunes immigrés quittent leur pays, pendant 10 ans ils laissent des femmes en Afrique. Pendant cette décennie, ils n’ont pas su profiter de l’Europe. Ils vivent dans des conditions pires que celles dans lesquelles ils vivaient avant, en Afrique. Ils se partagent une chambre à douze, mangent mal, ils ne vont pas au théâtre, à l’Opéra, au cinéma, ils ne lisent pas de romans, ils ne rencontrent pas la société sur un autre plan que celui des euros. En fait, ils ont sacrifié leur jeunesse pendant dix ans, ils ont sacrifié la jeunesse des femmes qu’ils ont laissées en Afrique. Entre leurs enfants restés en Afrique et eux, il n’y a pas d’affection. Si je pars pour dix ans et je laisse mon fils Salou ici, en revenant il aura 13 ans et demi. Ce qui veut dire que pendant ces dix ans il n’a pas connu de père, ni d’affection paternelle, ni de complicité, ni de jeux ni rien du tout. Pensez-vous que cet enfant puisse être heureux ? Non, cet enfant n’est pas heureux. Pensez-vous que cette femme puisse être heureuse ? Non, elle n’est pas heureuse. Et je connais tellement de jeunes filles qui font de l’infanticide. J’ai un ami qui a fait des recherches là-dessus et qui a abouti à la conclusion suivante : beaucoup de cas d’infanticide viennent de femmes dont les maris sont partis il y a longtemps. Un jour, elles en ont marre et ont eu une relation non protégée. Elles tombent enceinte. Avant que la famille ne sache qu’une telle femme est enceinte, elle part quelque part, elle va à Dakar pour faire des travaux de bonne, elle accouche et enveloppe l’enfant dans un tissu, puis le jette à la poubelle. Parce que justement, elle ne peut se présenter avec un gros ventre, son mari n’étant pas là. Donc les conséquences sont terribles. C’est terrible pour la personne qui est partie. C’est terrible pour les gens qui l’attendent. C’est encore plus pénible pour sa femme et ses enfants. Mais quand il revient, il a une maison à un étage, quatre appartements. Souvent quand ils arrivent, ils sont tellement épuisés qu’ils ne vivent pas longtemps. Beaucoup de ces immigrés modou modou (les immigrés sénégalais pas vraiment instruits et qui font le commerce), qui vont travailler dans des conditions incroyables en Europe ou aux Etats-Unis, ne vivent pas longtemps à leur retour en Afrique. Jamais je ne demanderai à aucun de mes enfants d’aller à de telles aventures. Aucun ! Je préfère les garder à côté de moi. Au moins, je peux leur transmettre quelque chose, jouer et bavarder avec eux. Je peux leur apprendre quelque chose. Mon fils peint, parce qu’il m’a vu peindre. Il expose un peu partout maintenant. Je préfère cela que de l’avoir dans un bateau ou une pirogue, avec 105 personnes qui partent pour l’Europe. Je fais un documentaire aujourd’hui sur cela.

Anoumou Amékudji : Sur quels aspects concrètement ?

Moussa Sène Absa : Sur les jeunes qui partent en bateaux.

Anoumou Amékudji : Que voulez-vous montrer à travers ce documentaire ?

Moussa Sène Absa : Mon objectif principal est de montrer combien cette société est malade. Combien cette société pousse ses enfants au suicide collectif. Combien nous avons autant de ressources chez nous, mais qu’on ne s’en occupe pas. Ou bien ceux qui s’en occupent se foutent du groupe. Ils se remplissent justement les poches, parce qu’ils ont une goutte de trop, des tantes, des sœurs, des nièces. Ils veulent satisfaire tout le monde. En fait, ils sont devenus criminels ou délinquants financiers, par la faute de notre société. La raison principale pour laquelle tous ces jeunes partent en bateaux, est un manque de leadership politique, un manque de vrais visionnaires, un manque de vrais patriotes. Des personnes capables de dire non à celui qui leur demande de lui vendre la Société nationale des télécommunications (Sonatel) ou la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) ou de lui permettre de mettre une somme de 10 milliards dans le fonctionnement de la Senelec, pour en prendre le contrôle total. Pourquoi doit-on privatiser des secteurs aussi vitaux que l’eau, l’électricité et le téléphone ? Ce sont des secteurs de souveraineté qui doivent être nationalisés.

Anoumou Amékudji : Revenons à la question du retour vu sous l’angle de celui qui revient au pays avec un diplôme à l’étranger et qui doit adhérer au parti au pouvoir, pour espérer trouver un bon travail. Cette perception de la thématique est-elle toujours actuelle?

Moussa Sène Absa : C’est encore plus actuel aujourd’hui. Imaginez que dans beaucoup de situations, l’Afrique a investi des milliards de dollars pour la formation de ses cadres. La moitié des personnes formées ne rentrent pas, parce qu’elles savent qu’elles seront confrontées aux cas de figures suivants : il se peut qu’elles ne trouvent pas le travail qu’elles veulent, qu’elles soient sous-payées, ou qu’elles soient obligées d’entrer dans un système politique pour pouvoir réussir. Beaucoup parmi ces personnes savent qu’une fois rentrées dans le système politique, c’est le début de la corruption. Avant j’accusais les immigrés formés qui décidaient de rester en Europe pour travailler. Maintenant je les comprends. Certains d’entre eux préfèrent garder les mains propres, travailler dans un hôpital à Toulouse, gagner leurs vies, s’occuper de leurs familles et rentrer de temps en temps au Sénégal voir la famille élargie, que de rester au Sénégal et bouffer malhonnêtement l’argent des contribuables. Au-delà du Sénégal, beaucoup d’Africains optent pour cette approche. L’insertion en elle-même est très problématique, parce qu’une bonne insertion doit être planifiée. Il faut que les autorités sachent combien d’étudiants sont partis pour faire des études d’agronomie, combien rentrent par an et quelles sont les opportunités de travail qui existent pour eux. Supposons que cinquante agronomes rentrent par an. On ne peut pas les employer tous. Mais si on emploie 20 et qu’on crée pour les trente restants des conditions pour qu’ils puissent disposer de la terre, de l’eau, du crédit, pour démarrer une exploitation agricole, ils rentreront. La question de la terre peut avoir des connotations politiques. Les autorités ne donneront pas de terres à ceux qui n’ont pas la carte du parti. Elles ne leur accorderont pas de crédits ni d’intrants s’ils ne sont pas membres du parti au pouvoir. Donc le système politique lui-même définit la condition d’insertion de l’immigré diplômé.

Anoumou Amékudji : Pourriez-vous nous citer des exemples précis de personnes qui ont eu du mal à se réintégrer au pays pour des raisons politiques ou autres ?

Moussa Sène Absa : J’ai beaucoup d’amis qui me disent qu’ils ne peuvent pas rentrer. L’un m’a dit qu’il est rentré avec trente-cinq mille euros pour monter une société, mais qu’en deux ans, de bureau en bureau, de dessous de table en dessous de table, tout son argent est terminé. Il a dû retourner en France pour repartir à zéro. Avec ce qu’il a vécu, cet ami ne conseillerait pas à un autre immigré en fin d’études de rentrer investir dans son pays. Le gros problème est celui du climat des affaires.

Anoumou Amékudji : Le retour et le mariage mixte. Comment cette question a-t-elle été traitée dans le cinéma africain ?

Moussa Sène Absa : Le mariage mixte est un gros problème pour le retour. Il y a deux solutions. J’ai une amie française, mariée à un Sénégalais. Elle est partie chercher des sponsors pour son mari qui fait de la musique. Dans certaines sociétés on lui a dit qu’elle a choisi son camp, qu’elle n’a qu’à se débrouiller toute seule. On lui a sorti cette vérité si amère. Elle est rentrée déprimée, a pleuré toute la journée. Je lui ai dit que tu es mariée avec quelqu’un qui est Français par mariage, qui a les papiers, mais que les gens ne considèrent pas comme un Français. Au Sénégal, j’ai un cousin dont la femme est russe. Les cousines, les sœurs, la mère, lui font la guerre parce qu’elles considèrent qu’il a renié les alliances de la famille. Les familles marchent par alliances. Depuis l’âge de 10 ans, on te dit que tu vas épouser telle fille, telle cousine. Tu peux épouser une autre Sénégalaise, c’est à la limite toléré, mais si tu reviens avec une femme de race différente, tu es dans des problèmes. Ce qui fait que beaucoup de couples mixtes vivent en vase clos, seuls dans leurs univers, ne se mélangent pas avec la famille. Tout simplement parce qu’ils savent qu’en le faisant, ils vont y laisser des plumes. Dans certaines situations, le mari africain dit qu’il faut qu’il rentre en Afrique. La femme blanche lui dit de partir seul, sans les enfants. Dans un cas pareil, quel que soit le statut du mari, il lui est difficile de rentrer avec les enfants. Il doit les laisser en France et rentrer tout seul. Si le père est très attaché à ses enfants, il est névrosé, a des angoisses, est instable, devient alcoolique, parce qu’il est entre deux choses, l’affectif est ailleurs et sa vie sociale en Afrique.

Anoumou Amékudji : La question se pose-t-elle de la même manière si c’est la femme africaine qui revient avec un mari français ?

Moussa Sène Absa : A la limite la société africaine est plus tolérante par rapport à la femme qui épouse un blanc. Ma fille est mariée avec un Français. Quand elle revient au Sénégal, elle n’a aucun problème parce qu’ils sont jeunes, ont le même âge.

Anoumou Amékudji : Comment expliquez-vous cela ?

Moussa Sène Absa : Je pense qu’il y a quelque part une faillite des hommes. Ils ne se rendent pas compte à quel point la femme cherche la sécurité, cherche à être protégée, cherche à être choyée, adore l’affectif, le sentimental, la tendresse. Je vois des jeunes Sénégalais. La manière dont ils parlent avec leurs copines, je me demande si je sortirais avec eux, si j’étais une fille. Je me pose cette question parce qu’ils sont sans culture, sans affection, sans tendresse, sans attention à l’endroit de leurs copines. En plus ils sont violents dans leurs propos, en plus ils n’ont pas d’argent. (Rires). Quand ma fille m’a fait part de sa volonté d’épouser un blanc, je n’ai pas trouvé d’inconvénients du tout. La société africaine est plus tolérante quand une femme épouse un homme blanc que quand un Africain épouse une femme blanche.

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Anoumou Amékudji : Quand on revient à votre film Ainsi meurent les anges qui traite de la question du couple mixte et aussi celle du retour, peut-on savoir si c’est une histoire personnelle ?

Moussa Sène Absa : Mi-figue mi-raisin. Moi je fais partie d’une caste et je voulais épouser une femme. C’est avec cette femme que j’ai eu ma fille qui a épousé le Français. Les parents ne voulaient pas de cette relation. Cette partie du film est tirée de ma vie. Le reste non. Je n’ai pas d’enfants métis.

Anoumou Amékudji : Dans Ainsi meurent les anges, Mory (le personnage que vous interprétez vous-même) revient au pays, son père est fâché contre lui parce qu’il n’a pas épousé la fille de son ami, et aussi parce qu’il est revenu sans aucune fortune. Pouvez-vous commenter un peu cet aspect du retour de l’immigré?

Moussa Sène Absa : C’est le cas typique de l’individu sur lequel les gens ont placé tout leur espoir. En l’espace de quelques secondes, cet individu n’existe plus pour les siens parce qu’il est revenu sans argent. Ce que je voulais montrer dans le film, c’est qu’autant Mory était complètement perdu en France, il l’est encore plus chez lui parce qu’il pensait retrouver les siens. En les retrouvant, il s’est rendu compte qu’il y a un grand fossé qui les sépare. Sa dulcinée s’est mariée avec un riche Allemand qui a été en mesure de lui acheter des appareils électroménagers, après s’est reconverti à l’Islam. Le retour est un problème extrêmement grave. Il va ressurgir dans une génération. On va avoir un nouveau type de Sénégalais qui n’a pas vécu ici toute sa jeunesse et qui n’a pas vécu ailleurs sa jeunesse. Les immigrés ne sortent pas pour aller danser, ils ne vont pas au théâtre, ils sont ensemble comme s’ils vivaient à Tableau ferraille, le village où je suis né. Ils prennent le même type de thé qu’ils prenaient quand ils étaient au pays. Ils mangent mal. Ils font dix, quinze ans, voire vingt ans à l’étranger. Quand ils reviennent, c’est un autre type de Sénégalais qui est là, un Sénégalais qui a raté sa jeunesse, un Sénégalais qui a vu autre chose qu’il voulait mais qu’il n’a pas, un Sénégalais qui a été confronté aux pires difficultés de la vie. Ce Sénégalais-là va en vouloir à tout le monde de s’être sacrifié pour la communauté.

Anoumou Amékudji : Aujourd’hui, on sait que la vie est vraiment difficile, elle l’est un peu partout dans le monde. Les médias en parlent chaque jour. Mais comment se fait-il que cette même communauté africaine est toujours assez exigeante par rapport à ses fils et filles qui partent et reviennent en Afrique ?

Moussa Sène Absa : Dans la culture africaine, celui qui choisit de partir ne peut pas revenir comme il était parti. Pour les Africains, celui qui va en Occident doit devenir quelqu’un.

Anoumou Amékudji : Cette conception des choses n’a pas changé ?

Moussa Sène Absa : Elle ne changera jamais. Tant que notre relation avec l’Occident n’a pas changé, elle ne changera jamais. Pourquoi ? Parce qu’à la une des journaux, on lit par exemple « la main généreuse de la France…35 milliards ». On se dit qu’on est des mendiants, qu’on ne peut être que des mendiants et qu’on ne peut jamais être comme eux. Et pourtant tout le monde sait que l’Afrique possède d’immenses ressources. Qu’est-ce qui fait que nos ressources sont spoliées, exploitées par les autres, à leurs profits, pendant que notre jeunesse prend la mer ? Cela veut dire que nos dirigeants ne sont pas mûrs, ou bien s’ils sont mûrs, ils le sont que pour eux. Ils ne sont là que pour leurs propres intérêts. Si l’Afrique avait des dirigeants, des leaders qui pensaient à l’intérêt national avant tout, le continent se porterait beaucoup mieux.

Anoumou Amékudji : En dehors de la thématique du retour que vous abordez dans Ainsi meurent les anges, dans vos échanges avec votre ami métis, Alain, il vous dit qu’il n’est pas prêt de rentrer en Afrique et que c’est à vous de le faire. Que voulez-vous transmettre ici comme messages ?

Moussa Sène Absa : Dans les couples mixtes, c’est rare de voir les enfants rentrer en Afrique avec leur père, en cas de divorce des deux parents. Les enfants restent avec leur mère. Les jeunes issus de mariages mixtes choisissent souvent le camp du blanc. Cela est dû au fait que l’image du noir est désastreuse. Qui veut ressembler à des gens qui sont impliqués dans un génocide comme celui du Rwanda ? Qui ? Quel métis veut être assimilé à cela ? Quel métis veut être assimilé au pillage de la Guinée Conakry ? Personne. Donc l’enfant issu de couples mixtes se réfugie dans ce qu’il considère comme le plus positif dans la famille, c’est-à-dire les racines occidentales.

Anoumou Amékudji : Revenons à la scène du film dans laquelle Mory, à quelques heures de son départ pour l’Afrique, se retrouve avec des gens qui apparemment sont en marge de la société française. Quelle est la signification de cette scène ?

Moussa Sène Absa : Pour moi, c’est une scène d’adieu d’âmes perdues. Mory rejoint les âmes perdues, les rêveurs, ceux qui sont couchés sur le banc, qui racontent leurs vies et te disent pour la 10000ème fois la même chose. Ils sont là avec leurs bouteilles de vin, ils picolent, ils refont le monde, parce que Mory aussi veut refaire le monde. C’est vraiment cette analogie entre l’homme qui rêve de refaire le monde et l’immigré qui hésite à partir, pour refaire son monde à lui. Ces personnages se retrouvent dans leur fragilité, dans ce qu’ils ont de plus sincère, c’est-à-dire ils ont un banc, l’amitié circonstanciée. Puisque quelqu’un a apporté une bouteille, il devient un ami. Donc c’est moins formaliste. Autant la société française rejette Mory, autant une autre frange de la société l’accueille parce qu’ils sont du même bord, sont dans le même bateau qui va chavirer. Par conséquent, ils se doivent d’être solidaires. C’est cela la véritable signification de cette scène.

Anoumou Amékudji : A votre avis, l’Etat a-t-il aussi un rôle à jouer pour créer les meilleures conditions de retour des immigrés ?

Moussa Sène Absa : L’Etat doit créer les conditions, pas seulement pour les immigrés de rentrer, mais pour tout citoyen. L’Etat doit mettre en place un bon système d’éducation, un bon système de santé, créer les conditions appropriées pour que les travailleurs soient bien rémunérés. Il doit assurer une exploitation rationnelle des ressources du pays. L’Etat doit fournir à tous les citoyens les produits de base comme l’eau, l’électricité. C’est le minimum à faire. Mais si l’Etat croise les bras, et au lieu d’aider les jeunes à se retrouver les perd parce qu’il n’a rien prévu pour eux, (il n’y a plus de terrains de jeu à Dakar pour les jeunes), il ne remplit plus sa mission. La bourgeoisie comprador est la même partout. C’est la même en Indonésie, la même à Dubaï, à Tokyo, à Paris. Elle est constituée de gens qui fréquentent les mêmes établissements, portent les mêmes costumes, portent les mêmes montres, parlent le même langage. Mais au Sénégal, c’est encore pire parce qu’il n’y a rien. Je vous donne un exemple. Un jour j’étais à Sindia (une localité au sud de Dakar), et je vois un cortège d’au moins 40 grosses voitures. J’ai appris que ce sont des autorités qui allaient inaugurer un puits. Le puits qu’ils partent inaugurer ne coûte pas une voiture 4X4, il ne vaut même pas 10 millions de francs CFA. Quand on fait le compte, on voit que les autorités sont parties avec 500 millions de machines pour inaugurer un misérable puits de 10 millions. C’est cela la réalité de l’Afrique. Une des réalités est que les Hommes politiques prennent les agriculteurs pour de la marchandise électorale. Ils n’ont pas de respect pour leur peuple, pour leurs prochains, pour leur environnement, leur communauté. Le respect ne se limite pas à la politesse. Respecter c’est avoir une conscience de son pays, une conscience de ce qu’on pourrait faire pour que son pays soit un endroit grandiose, où il fait bon vivre. Tout le monde sait que la majorité des biens des dirigeants africains se retrouve à l’étranger. Regardez le cas de Mobutu, quel gâchis ! Au bas mot, Mobutu a laissé dans les banques suisses plus de 5 milliards de dollars qu’aucun de ses enfants ne pourra toucher. Imaginons que tous ces milliards volés aux peuples africains étaient investis en Afrique, par des mains propres et expertes. Si c’est le cas, est-ce que les jeunes vont prendre les pirogues pour partir ? Non. Non. Maintenant, le colonisateur n’est plus blanc. Il parle ma langue mais possède deux passeports. Il a un passeport africain et un passeport occidental. Il peut piller son pays à volonté avec la complicité des Occidentaux. Et quand cela chauffe, on va l’exfiltrer dans un pays voisin, en attendant que la situation se calme. Si la situation ne se calme pas, on l’emmène en France. Il y a plein de chefs d’Etat qui ont fini leurs jours en Europe. Pourquoi pas dans leurs propres pays ? Parce qu’ils savent que s’ils restent chez eux, les populations vont se venger d’une manière ou d’une autre. Elles feront tout pour qu’ils paient.

Entretien réalisé par Anoumou AMEKUDJI

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