Entretien avec Moussa Touré, documentariste sénégalais de renom
«Ce qui reflète la réussite d’un bon immigré, c’est d’avoir une femme traumatisée, une grande maison, une belle voiture.»

MoussaTouré
Dans un entretien exclusif que le réalisateur sénégalais Moussa Touré nous a accordé en août 2009 à Dakar, pour les besoins de recherches universitaires, il aborde la question des migrations dans le cinéma africain. Il constate que par rapport à l’importance des thèmes de l’émigration et de l’immigration dans la réalité, les films africains n’en parlent pas beaucoup. Moussa Touré évoque aussi les réalités des immigrés dans leurs pays d’accueil, sans perdre de vue les difficultés de tous genres qu’ils rencontrent une fois de retour dans leurs pays d’origine. Le cas des femmes que certains immigrés confient à leurs mères au moment de quitter l’Afrique, le préoccupe aussi. Au cours de cet entretien qui reste toujours d’actualité, le cinéaste Touré a parlé aussi de la genèse de son film La pirogue sélectionné pour le festival de Cannes, qui a pris fin le 27 mai dernier.
Anoumou Amékuji : De manière générale, dans les films africains, quelle est la place qu’occupe l’émigration vers l’Occident?
Moussa Touré : Je crois que les films reflètent la vie de tous les jours. Si on compare le phénomène de l’émigration dans la réalité, à sa présence dans les films africains, je pense qu’ils n’en parlent pas beaucoup. Je pense que l’émigration est très légère dans les films. Par exemple, quand on fait référence à mon film Toubabi, c’est ma propre histoire. Quand je suis allé pour la première fois en France, tout le monde pensait que j’allais rester. Alors qu’il y a des gens qui ne veulent pas rester. C’est une autre sorte d’immigration. J’ai fait un film intitulé Nous sommes nombreuses, qui porte sur l’intégration. A mon avis, la présence des thèmes de l’émigration et de l’immigration dans les films africains est très infime par rapport à la réalité. La vraie réalité de l’émigration africaine vers l’Europe n’est pas assez représentée dans le cinéma africain. La majeure partie des films africains, a été produite par l’Europe. Pour que votre scenario soit accepte, il faut que vous tombiez d’accord avec les producteurs européens, qui ont décidé de produire votre film. Vous saviez, l’Afrique est documentaire, et les gens veulent la fictionner. Quoiqu’il en arrive, ils veulent en faire des fictions. L’Africain aime bien la réalité. Quand il va voir un film, il y recherche la réalité. Comme nous sommes des Africains, nous sommes obligés tout en réalisant des fictions, d’essayer de voir la réalité. Quand nous sommes dans la fiction, on essaie d’y mettre du réel, de la poésie, et bien d’autres choses. La vraie réalité de l’immigration, si on veut la poser au cinéma, il faut faire des documentaires. D’ici décembre, je vais faire un film qui s’appellera La pirogue. Il m’a fallu deux ans pour convaincre les producteurs, que pour faire un film sur cet aspect de l’immigration, il faut que ce soit mi-documentaire, mi-fiction. Moi je n’ai pas envie de faire un film de fiction pour dire juste qu’il y a cinq ou quinze jeunes qui emprunte une pirogue pour aller en Espagne. En faisant ce film, ce n’est pas freiner l’immigration, mais apporter de nouveaux éclairages sur la question de l’immigration. Je finirai par dire que la réalité de l’immigration n’est pas très présente dans les films de fiction. Parlant par exemple de mon film Toubabi, il n’est pas vraiment question d’immigration. Il s’agit plutôt d’un voyage, c’est un aller-retour. Parce que très souvent, on nous prend comme des immigrés, qu’on ne pense pas qu’il y a des Africains qui peuvent faire un voyage et revenir. Moi, ce qui m’intéressait, en écrivant Toubabi, qui est un peu mon histoire…quand je suis allé là-bas, j’étais déjà cinéaste, j’étais électro dans le cinéma…pour faire un stage d’un an…les jeunes avec qui j’avais travaillé, les amis que j’avais rencontrés me demandaient de rester en France…je leur disais qu’ils étaient malades, que j’avais une famille en Afrique, une vie, une profession, et que je ne voulais pas rester en France, que j’y suis venu pour apprendre. Effectivement, j’ai rencontré des gens comme Prince (?) qui ont vraiment immigré. Il a essayé de s’intégrer. Vous savez comment les Africains s’intègrent. Ils s’intègrent de manière horrible, sauf les Maliens. C’est le cas des Maliens qui m’a vraiment intéressé là-bas. Ils s’intègrent d’une autre manière. Ils travaillent dur et envoient de l’argent au pays. Alors que les Sénégalais, les Togolais, et les autres, aiment bien manger, s’habiller, et en même temps ils veulent s’intégrer dans leur société d’accueil. Les deux ne marchent pas souvent ensemble. D’ici peu de temps, vous verrez un long-métrage sur l’immigration, qui s’intitulera La pirogue. Bon nombre de gens ne sont pas encore au courant de sa prochaine sortie.
Anoumou Amékuji : Quels sont les premiers films africains sur la thématique de l’immigration, et comment ont-ils vraiment aborde la thématique?
Moussa Touré : Le premier film dans ce domaine, est La noire de… de Sembene Ousmane. Sembene faisant partie des premiers cinéastes africains, ayant vécu a l’étranger, ne pouvait ouvrir qu’une porte comme celle-là. Vous savez, l’émigration des Africains vers l’Europe ne date pas d’aujourd’hui. Elle a commencé par les gens qui nous président maintenant. Les présidents Wade et Diouf, ont tous été des immigrés en France. Ils revenaient au pays soit avec des femmes blanches, soit ils épousaient au pays des femmes qui ont également été immigrées à Paris. A l’époque de la sortie de La noire de… les films étaient quand même distribués, ce qui fait que les gens avaient pu voir le film. Mais je crois que les Européens l’ont regardé d’une manière assez paternaliste. Parce que La noire de… est un film très fort. Il y attaquait l’Europe d’une manière ou d’une autre. Mais les Européens l’ont vu d’une autre manière. Avant tout le monde allait au cinéma. Et Sembène, c’est quelqu’un qui pensait beaucoup aux langues dans les films. Je crois que ses films ont été faits en mandingue, en wolof. Après un moment, ils ont dû arrêter cela. Mais je crois que c’est des films que le peuple a vus et digérés aussi. Néanmoins, le peuple à ce moment n’était pas très intéressé par l’immigration. C’étaient des intellectuels qui s’intéressaient à cette thématique. Aujourd’hui, ce sont plutôt les analphabètes qui émigrent le plus. Les réalités ont changé. Ce qu’on peut dire, c’est que les intellectuels qui ont émigré, ont fait des films sur eux-mêmes. Parce que l’histoire de La noire de… c’est celle de Sembène docker. Ces intellectuels ou immigrés étaient à la recherche d’eux-mêmes, et le cinéma leur est tombé dessus. La plupart de ceux qui font partie de la génération de Sembène ne sont pas allés en Europe dans le but de faire du cinéma. Ils sont partis pour immigrer, et sont finalement devenus cinéastes. Quand on regarde bien, la plupart de ces cinéastes sont mariés ou ont été mariés avec des blanches. Voilà comment est né le cinéaste africain. Le cinéma africain a débuté par l’immigration il y a plus de cinquante ans… Et aujourd’hui, on voit une autre génération de cinéastes africains, qui a émigré en Europe. C’est la génération des personnes comme Abderrahmane Sissako.
Anoumou Amékuji : Parlant de cette nouvelle génération de cinéastes africains, quelle est la particularité du traitement du thème de l’immigration?
Moussa Touré : Ils ont immigré avec des cigares. Leurs prédécesseurs ont été peu rudes. Eux ils sont arrivés, ils ont regardé, ils ont été plus malins. Ils se sont attachés à des gens. Ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient se poser la question, afin de faire avancer leur carrière. Leur cas est une nouvelle sorte d’immigration, avec un bagage cinématographique, avec un bagage d’intelligence, et puis de subtilité. Donc ce sont des immigrés subtils. Et dans leur film, cette subtilité est présente, parce qu’il ne faut pas trop frustrer l’autre. Si on veut vraiment parler de l’immigration, c’est frustrant. En France, quand on y est, il ne faut pas frustrer. Il faut rentrer dans la subtilité. Comme on le dit à propos des films français, “il y a beaucoup de subtilités”. Mais dès lors que tu es direct, on va dire que tu es raciste… Sur le plan cinématographique, le problème que les cinéastes africains ont par rapport à l’immigration, est qu’ils habitant dans un quartier, et qu’on les prend pour des immigres. Un cinéaste est après tout un cinéaste. Leurs collègues français sont bien considérés, alors qu’eux ils sont toujours classés dans la catégorie des immigrés. Cela se remarque quelque part dans leurs films. Moi qui suis ici au Sénégal, je suis plus reconnu qu’eux. Qui va me prend dans ma maison, pour un immigré? Jamais! Et cela se reflète même dans nos dires. Et nos dires, ce sont nos films. La nouvelle génération de cinéastes africains, qui est dispersée en France, est en train de retourner en Afrique, parce qu’ils ne se sentent pas très bien en Occident, et ils n’osent pas exprimer exactement ce qu’ils veulent dire. Par conséquent, en général ils parlent du retour dans leurs films. Prenons le cas de Mama Keïta, dans L’Absence.

Moussa Touré et Anoumou Amékudji
Anoumou Amékuji : A part L’Absence de Mama Keïta qui aborde la question du retour, y-a-t-il d’autres exemples que vous pourriez nous donner?
Moussa Touré : Je peux citer des cinéastes comme Abderrahmane Sissako, Jean-Marie Teno, qui parlent du retour dans leurs films Octobre, et Clando. Même le film Teza de l’Ethiopien Hailé Gerima, dans lequel il fait aussi l’historique de son pays. C’est bien beau d’être quelque part et de parler de son pays d’origine. C’est un aspect intéressant de l’immigration. Etre en Afrique, et faire un film dans lequel on prend des positions politiques, n’est pas la même chose quand on est à New York, et on fait des films similaires. Voilà la nouvelle génération!
Anoumou Amékuji : Pensez-vous qu’elle soit en train de fuir ses responsabilités ou réalités?
Moussa Touré : J’ai aborde une fois ce débat en Suisse. Tous les cinéastes étaient là, tous sans exception. Et j’ai suggéré aux autres qu’on dise aux journalistes d’où on vient, comment a-t-on fait pour venir au cinéma. Parce que j’ai su qu’un d’entre nous a été taximan, avant d’être cinéaste. Je me suis dit qu’il faut qu’on règle quand même le problème. Il faut qu’on ait une base cinématographique, pour parler de cinéma. Ils m’ont tous sauté dessus. Ils m’ont dit que c’est indigne. Personne n’a voulu parler de cela. C’est fuir ses responsabilités…Vous savez que notre quotidien en Afrique n’est pas facile. Ce n’est pas facile d’être africain, d’être un Sénégalais, un Togolais, et de vivre sur le continent. C’est pour cela que j’ai fait un film sur les moustiques, intitulé “Les techniciens, nos cousins”. Jamais, vous ne verrez un cinéaste africain vivant en Occident, faire un film sur les moustiques. Une fois, nous étions à Berlin, quand on a commencé à parler de la mondialisation. Balofou…Un de nos confrères a dit, qu’il se réveille avec l’Afrique, et dort avec l’Afrique, alors qu’il vit à Château rouge, à Paris. Je lui ai dit de m’expliquer comment il peut dormir et se réveiller avec l’Afrique, tout en vivant en France. Je leur ai dit que moi, je ne dors pas avec l’Afrique, c’est plutôt elle qui dort sur moi, et qui me réveille tous les matins. Au sortir de la rencontre, j’ai fait savoir à mon collègue qu’on ne blague pas avec ces genres de choses. On ne badine avec cette Afrique-la, en disant qu’on dort avec elle. Ce sont de simples phrases. C’est de la poésie. C’est juste un exemple parmi tant d’autres. Quand vous entendez plein de gens parler de l’Afrique, alors qu’ils sont à Paris, ou ailleurs en Europe, je me pose des questions. Ici à Dakar, quand vous avez 5 francs fa, vous les partagez avec tout le quartier. Vous ne pouvez pas manger, et regarder l’autre mourir de faim.
Anoumou Amékuji : Qu’est-ce qui explique à votre avis, le fait que la nouvelle génération de cinéastes africains, parle beaucoup du retour? Est-ce que c’est la nostalgie du continent?
Moussa Touré : Ce n’est pas un manque. C’est un trouble. Ils sont troublés. Même moi, quand je suis en France pour un bout de temps, je commence à être perturbé. C’est une perturbation totale. Et surtout quand on est cinéaste, on demande un minimum de reconnaissance. Cette reconnaissance, on ne l’a pas en Occident. Là-bas, les gens ne te connaissent pas. Et ils ont besoin d’être connus. On ne les connait pas non plus en Afrique.
Anoumou Amékuji : Ni là-bas, ni ici?
Moussa Touré : On ne les connaît pas. Donc ils sont perturbes, quand ils parlent de retour, c’est une perturbation totale. Et puis ce qui est étonnant, quand ils veulent faire des films, ils viennent faire des repérages ici. Ils écrivent tout ici. Je me demande ce que cela veut dire. Donc ils nous regardent. C’est un regard qu’ils portent sur nous. Ils viennent, ils nous regardent, ils s’en vont, et reviennent tourner. Les histoires partent de là-bas, mais les films se font ici. Ils sont perturbés. Même dans le regard cinématographique ils sont perturbés. Il y a plein de films qui sont faits par les cinéastes vivant en Occident, qui ne marchent pas ici et que les Africains ne comprennent pas. Prenons l’exemple de En attendant le Bonheur d’Abderrahmane Sissako, les gens n’y ont rien compris. Comment expliquer aux Africains, d’attendre le bonheur? C’est un film qui a plu au monde, qui me plaît, mais en ici, les gens ont eu des problèmes à le comprendre. Il y a des films de ce genre qui ont eu des prix, mais vous entendrez des gens dire qu’ils ne comprennent pas. Donc c’est une perturbation totale à leur niveau. En plus de cela, ils sont confrontés aux Européens qui s’enfichent du cinéma africain. Ils sont à la recherche d’une reconnaissance publique. Il faudrait avouer que nous avons besoin d’une reconnaissance de la part de ceux qui regardent nos films.
Anoumou Amékuji : Revenons à votre film Toubabi dans lequel vous racontez l’histoire de Soriba et de son ami Issa. Le personnage de Soriba qui est parti en France pour convaincre Issa de rentrer au pays. Mais Issa dit à Soriba qu’il perd son en cherchant à le convaincre. Pouvez-vous nous parler de ces deux personnages et de ce que vous aviez cherché à montrer àtravers leurs comportements et conceptions de la vie ?
Moussa Touré : Moi je n’ai rien inventé. C’est pourquoi je vous disais entre-temps que nos films de fiction sont en réalité des documentaires. Vous savez en Afrique nous avons nos gris-gris. Effectivement partout en Afrique on dit qu’on peut faire revenir quelqu’un par les pratiques mystiques. Hier même j’ai entendu quelqu’un dire que c’est sa mère qui l’a fait revenir et qu’il ne sait pas pourquoi il est revenu. A propos du choix de mes personnages. En réalité il n’y a pas de choix. C’est une réalité que je décris. Ce sont des choses qu’on voit ou dont on attend parler un peu partout. C’est comme le gris-gris qu’on met à certains Africains avant leur départ pour des voyages à l’extérieur du continent, pour les protéger. Ce que j’ai voulu montrer à travers ces deux personnages, c’est ce que je suis moi-même aujourd’hui, ce que bon nombre de Sénégalais ou Africains. Je suis sénégalais, je suis cinéaste, j’ai fait des études mais je reste africain quoiqu’il arrive. Un jour je suis rentre et j’ai vu mon fils avec un gris-gris autour de ses reins. Je lui ai demandé celui qu’il lui a donné cela. Il m’a répondu que c’est sa grand-mère. Je lui ai demandé à quoi cela lui sert. Il m’a affirmé que sa grand-mère lui a dit de porter ce gris-gris. Il m’a dit qu’il faut juste le porter. C’est cela l’Africain sur le plan général. Malgré toutes les études qu’il a faites. A travers le personnage de Soriba dans Toubabi, je voudrais montrer qu’on a beau s’intégrer dans la société européenne, mais on demeure africain et on n’oublie pas ses origines. Je vais vous raconter l’histoire du cinéaste Ababacar Samb. Il est lébou et breton. Il avait une femme blanche. En 1981 nous étions à Ouaga et il a commencé à avoir un tic. Nous ne savions pas pourquoi cela lui est arrivé. Nous sommes revenus ensemble à Dakar. Ses parents lui ont demandé de venir près d’un baobab pour une cérémonie de guérison. Il a refusé et il est finalement mort. Bien avant cela, nous sommes allés voir tous les médecins du monde, mais ils n’ont rien trouvé. Vous pouvez dire que je crois à des choses. Mais je ne crois absolument rien. Je fais comme mon fils. On me demande de porter, je porte. Ababacar Samba, ses parents lui ont demandé d’aller près du baobab, il a refusé. Je ne sais pas s’il est décédé à cause des esprits ou pas, mais en tout cas il est mort après avoir commencé à avoir les tics dont je parlais. J’ai voulu aussi montrer à travers les personnages de Soriba et Issa qui ont grandi ensemble, que par moments on peut perdre ses racines après avoir voyagé loin du pays. Plein de nos compatriotes ont eu ces genres de problèmes. Vous voyez donc que grâce à mon fils j’apprends des choses sur mes racines africaines. Effectivement, il va m’apprendre d’autres choses. Il va grandir, je vais continuer à lui poser des questions.
Anoumou Amékuji : Pourquoi ?
Moussa Touré : Je dis cela parce que nos enfants peuvent nous apprendre beaucoup de choses sur nous-mêmes. Tout simplement parce que je n’ai pas eu le temps de me poser les vraies questions. Alors je vais les poser à mon fils.
Anoumou Amékuji : Peut-on finalement dire que dans Toubabi la tradition nous rattrape qu’on le veuille ou non ?
Moussa Touré : Quand vous parlez de la tradition, cela a une connotation tres lourde. Mais disons-nous la vérité, est-ce que l’Afrique n’a pas des trucs ici. Nous allons les appeler trucs parce que je ne sais pas comment les nommer. Nous avons des choses quoiqu’on dise. Nous avons une histoire. Nous nous posons des questions sur l’existence de «trucs » ou gris-gris ou des traditions, parce que nous avons fait des études. C’est tout cela qui nous a un peu détruits. Par moments j’ai envie d’être un petit paysan loin des contraintes de la vie moderne. Cela m’empêcherait de rentrer dans les détails, de vouloir tout comprendre comme nous le faisons actuellement. Je vous assure que je suis jaloux de cet Africain-là qui ne se pose pas toutes ces questions que nous nous posons. Je prépare depuis sept ans un film intitulé Au sommet de la montagne qui pose des questions sur la mort. Le film Toubabi n’est qu’une petite partie de cela.
Anoumou Amékuji : Pour revenir à la question du retour dans les films sur les migrations, il est souvent attendu de l’immigré africain de retour au pays d’être capable d’avoir une grosse voiture, de construire une maison. Si l’immigré n’a pas les moyens de s’offrir tout cela à son retour, comment vit-il cela ?
Moussa Touré : Parlant du Sénégalais en particulier, ce qui l’intéresse c’est d’être bien vu. Le cas du Sénégalais est extraordinaire. Il faut le regarder de près. Le vendredi, le Sénégalais change, il porte de grands boubous bien repassés par les femmes afin que cela brille. Le vendredi, même la démarche du Sénégalais change. On le voit ce jour-là avec le chapelet en mains. Et le lendemain, ce Sénégalais redevient normal. Le Sénégalais, ce qu’il montre et ce qu’il est sont diamétralement opposés. Les immigrés dont vous parlez sont en général de Touba. Ce qui les intéresse c’est d’avoir des voitures 4X4, d’aller construire de grandes maisons à Touba, mais des maisons où il fait très chaud. J’y étais une fois avec Youssou Ndour (NDLR : M. Ndour est l’actuel ministre sénégalais de la Culture et du Tourisme), j’ai failli mourir à cause de la chaleur dans ces maisons. J’ai dit à Youssou que ce n’est pas possible. Ces immigrés construisent des maisons qui ressemblent à des boîtes de sardines. C’est ce qui les intéresse. En dehors de cela, ce qui leur est aussi important est que le marabout prie pour eux. Les belles voitures, ils les prennent et les vendent. Ce sont les intellos qui sont intéressés par les 4X4. Quand je parle des intellos, je fais allusion aux ministres. Pour ce qui est des ministres, ils font une autre immigration. Ce sont des gens qui vont à Paris tous les jours et qui doivent être en costumes cravates. Si vous voulez faire du commerce, il faut aller chercher des costumes pour venir les revendre. C’est la seule chose qui marche dans ce pays. Mais il faut trouver les ministres qui sont intéressés. J’appelle cette immigration, l’immigration matérielle. Ce qui intéresse vraiment les immigres dont vous parlez, c’est d’avoir une maison à Touba, la ville ou se trouve le Khalife général des Mourides. Il y a également cette nouvelle génération de petits bourgeois qui posent les voitures 4X4. On a essaye de me faire acheter une voiture 4X4 à plusieurs reprises, mais j’ai toujours refusé catégoriquement. J’ai dit à ma femme que j’ai honte d’être dans une 4X4 dans ce pays, de traverser la rue empruntée aussi par des charrettes, et de voir des enfants ou des mendiants qui n’ont pas les moyens. J’ai honte de conduire une voiture pareille dans une telle situation. Je ne vais pas le faire.
Anoumou Amékuji : De manière générale, pour l’Africain ou le Sénégalais moyen, qu’est-ce qui symbolise à ses yeux la réussite de l’immigré aujourd’hui ?
Moussa Touré : De nos jours, ce qui symbolise la réussite c’est d’avoir une belle voiture, une belle villa et puis avoir deux femmes. L’autre symbole de la réussite de l’immigré est de porter des choses qui brillent. Il n’y a pas autre chose. Je fais un film sur la folie. Je suis en train de le monter. Le film, je l’ai tourné à l’hôpital Fann spécialisé dans le traitement des troubles mentaux. Le tournage m’a pris cinq ans. Tous les mercredis, j’étais sous l’arbre à palabres avec les malades. Dans ce film, tous les jours que Dieu il y a une femme dont le mari est immigré, qui devient folle et est emmenée à l’hôpital pour les soins. Ces femmes viennent souvent de la banlieue, tandis que les maris sont originaires la plupart du temps de Touba. Les femmes dont je parle dans le film logent souvent dans une grande maison avec les belles-mères, qui deviennent finalement les maris. Ces épouses d’immigrés sont donc traumatisées par les attitudes des belles-mères. Ce qui reflète la réussite d’un bon immigré, c’est d’avoir une femme traumatisée. Le retour que vous évoquez sera fait de retours catastrophiques. Catastrophiques ! Catastrophiques ! Que font les immigrés en Occident ? Ils font du commerce. Qui achète maintenant ? J’étais à Barcelone récemment. Dans les magasins il y a deux personnes. Dans les restaurants il n’y a personne. Les immigrés vendent des choses à la sauvette. Personne n’achète plus rien. Tout le monde le sait. Préparons-nous à des retours catastrophiques de ces immigrés, car il n’y a plus d’argent.
Anoumou Amékuji : Selon vous, malgré les problèmes que vous évoquez, les immigrés vont rentrer ou vont rester en Occident ?
Moussa Touré : Je pense qu’ils vont préférer mourir là-bas, que de rentrer au pays. Nous qui sommes ici, nous n’allons pas accepter de prendre en charge des immigrés. Nous avons déjà d’autres personnes sur place ici qu’il faut prendre en charge. Ils vont se débrouiller. Je ne pense qu’ils aient le courage de rentrer. Ils ont fait du mal à plein de femmes ici. Ils sont venus arracher des femmes à la vie tranquille qu’elles menaient au pays. Nous leur en voulons pour tout cela.
Anoumou Amékuji : Dans le film Kayar l’enfance prise au filet de Thomas Grand, un personnage dit « nous préférons de loin aller en Europe que de rester à Kayar ». L’Europe reste toujours l’Eldorado malgré tous les problèmes économiques et financiers qu’elle connaît aujourd’hui ?
Moussa Touré : Oui, mais cette envie de partir à tout prix s’est un peu estompée, en tout cas ici au Sénégal.
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Propos recueillis par Anoumou AMEKUDJI
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lol, Doyen moussa touré est toujours en forme
il ne cessera de nous faire rêver
bon courage, et penses aussi vos petits, car nous courrons toujours derrière les partenaire sans suite
à quand votre festival de la banlieue?
Excellent article, plein de details, d’histoire et de point de vues interessants.
Je commence a me rendre compte des differences a travers les generations de cineaste. Les filmes ne peuvent etre les memes, meme si nous les appelons tous « Africain ».
Le paternalisme de l’Ouest est bien explique. Pour un entrevue de 2009, l’information is toujours relevant.
Thank you for sharing! Great work.