Dieudonné Kabongo Bashila restera toujours vivant

Dieudonne Bashila
Le 11 octobre dernier, l’acteur de cinéma congolais, Dieudonné Kabongo Bashila, s’est éteint alors qu’il était en pleine performance au Centre Armillaire à Jette, dans la région Bruxelloise. Les secouristes présents dans la salle, n’ont pas pu le ranimer après qu’il s’est écroulé. Un des grands acteurs du cinéma et du théâtre africains, vient de partir à 61 ans, un âge auquel il avait encore beaucoup à offrir pour le rayonnement de la culture africaine, surtout qu’il était encore physiquement très fort. Bien qu’il se soit établi en Belgique, Dieudonné Kabongo Bashila, était souvent en Afrique, pour participer à des festivals. J’ai eu l’occasion de le rencontrer le 11 mars dernier au Burkina Faso, peu après la fin de la vingt-deuxième édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Nous étions tous dans la queue à l’aéroport de Ouagadougou. Il retournait à Bruxelles. Très grand de taille, il était facile à reconnaître. L’ayant vu dans les films de son compatriote Mweze Ngangura, j’étais certain que j’avais en face de moi, l’acteur que j’admirais tant. Je lui ai demandé s’il n’avait pas joué le prêtre dans Pièces d’identités. Il m’avait aussitôt répondu par l’affirmative, et nous avions échangé pendant longtemps avant de quitter la belle et vivante ville de Ouagadougou. Je garderais de l’homme, l’image d’une personne très gentille, affable, sympathique. Il était apparemment très connu à Ouagadougou, car le vendredi 11 mars dernier, à l’aéroport de Ouagadougou, d’autres personnes le saluaient, et il prenait le temps nécessaire pour échanger avec elles. C’est un aspect important de la personnalité de Dieudonné qui m’avait frappé, et que je n’oublierai jamais. En tant qu’acteur, je l’ai apprécié particulièrement dans son rôle de prêtre, dans Pièces d’identités, film sorti en 1998. Dans ce long-métrage, il a su trouver le mot juste pour apaiser la peine du roi des Bakongo, venu en Belgique à la recherche de sa fille qui ne donnait plus de nouvelles à la famille restée au Congo.
Ténèbres à midi : le retour impossible de l’immigré

Ténèbres à midi
L’écrivain togolais vivant en Allemagne, Théo Ananissoh, a publié en 2010 aux éditions Gallimard, son troisième roman. Intitulé Ténébres à midi, le roman raconte l’histoire d’un écrivain qui profite de ses vacances, pour faire l’autopsie du régime au pouvoir, et de la société qu’il avait quittée pour l’Occident. Sa rencontre avec Eric Bamezon, conseiller à la présidence de la république, lui permet d’entrer dans les secrets du pouvoir, de découvrir ses réalités cachées, et de mieux connaître son pays.
De l’extérieur, l’immigré ou l’exilé croit que son pays d’origine est resté tel qu’il l’avait quitté des années auparavant. Parfois, il se fait des illusions sur la nature réelle des changements intervenus à son absence. Il décide de rentrer au pays, sans avoir forcément toutes les informations nécessaires à sa réintégration. Le cas d’Eric Bamezon décrit par Théo Ananissoh, dans Ténèbres à midi, est un exemple concret des déceptions que rencontrent certains immigrés au retour dans leur pays natal. Comme beaucoup de personnages dans les romans parlant des expériences d’immigrés africains, Bamezon est retourné dans son pays après ses etudes en Europe, pour être à son service. Homme d’une grande culture, Bamezon disposait d’une bibliothèque privée très riche contenant des essais de philosophie politique, et des romans d’auteurs français connus comme Chateaubriand, Flaubert, Valéry, Montesquieu et Gide. Nommé conseiller à la présidence de la république, il découvre les méandres de la politique de son pays, et les faces cachées du régime au pouvoir. Il est impuissant devant les pratiques répréhensibles de sa hiérarchie politique. Sa propre femme devient l’amante d’un des membres influents du régime, en l’occurrence le neveu du president de la republique. Atteint dans son amour propre, il se donne finalement la mort, pour éviter l’humiliation et la honte.
Les pieds sales : recherche de la dignité et du sens de l’existence

Couverture, Les pieds sales
Passionné par les romans traitant de l’exil, de l’immigration, de la quête de l’identité, l’occasion m’a été donnée de lire Les pieds sales, roman publié en 2009 par l’écrivain togolais, Edem Awumey. En juin 2010, Cinéafrique a publié un entretien réalisé avec l’auteur, en marge de la douzième édition du festival littéraire Metropolis Bleu, à Montréal. Aujourd’hui, je voudrais partager avec vous, l’essentiel des pieds sales, un roman lu il y a un bon moment, mais qui continue à me parler, à me questionner, en raison de l’actualité des thèmes qu’il évoque : la figure du père absent, l’exil, l’immigration, la recherche d’identité, la quête d’un sens à la vie.
La figure du père constitue une des caractéristiques de la littérature francophone. Dans le roman Les pieds sales du Togolais Edem Awumey, un jeune homme prénommé Askia, quitte l’Afrique pour la France, à la recherche de son père. Devenu chauffeur de taxi à Paris, Askia fait la connaissance d’Olia, une photographe d’origine bulgare. Askia lui parle de son père, Sidi Ben Sylla, qui a quitté le continent africain des décennies auparavant, pour chercher une meilleure vie, à l’instar de tout immigré. La description qu’il en fait, exhume chez Olia des souvenirs de photographies qu’elle a prises d’un homme toujours enturbanné, qui serait probablement le père d’Askia. «Tu ressembles vraiment à l’homme au turban que j’ai pris en photo il y a quelques années», lui confie Olia, avec qui il développa peu après, une grande amitié. L’image du père enturbanné est tellement forte dans la tête de la mère d’Askia restée en Afrique, qu’elle voit son mari à travers son fils. « Tu lui ressembles, Askia. Si tu portais un turban toi aussi, ce serait parfait. J’aurais l’impression que c’est lui qui est revenu. Juste l’impression. Car il ne reviendra pas », dit la mère à son fils. La mère sait-elle vraiment ce qui est arrivé à son mari, ou elle s’exprime ainsi, pour faire le deuil de plusieurs années de vie commune, qu’elle est incapable de reconstituer? Difficile de répondre à cette question, mais ses propos montrent qu’elle veut oublier ce passé qui ne lui apporte que des tourments, au moment où Askia cherche à clarifier le mystère que constitue la disparition de son père. Dans cette quête de la vérité sur son père, Askia rencontre une femme, qui lui dit qu’il ressemble à un homme qu’elle a rencontré à Onitsha au Nigéria. Un homme dont la photo est affichée un peu partout au Nigéria, avec la légende suivante «Ne montez dans un taxi conduit par cet homme». Pourquoi une telle inscription en bas de la photo, peut-on légitimement se demander? A en croire la même femme, cet homme serait une ombre «qui vous embarquait pour vous tuer dans les quartiers mal famés de la périphérie d’Onitsha.»
Loin de mon père : un retour révélateur des tensions culturelles

Loin de mon père, Couverture
Le thème du retour revient en force dans la fiction africaine francophone de ces dix dernières années. L’un des romans qui illustrent bien ce constat, est Loin de mon père (2010) de l’écrivaine ivoirienne, Véronique Tadjo. La particularité du retour dans l’oeuvre de Tadjo, est que le personnage principal Nina, revient dans son pays, la Côte d’Ivoire , pour l’enterrement de son père, un haut fonctionnaire de l’Etat ivoirien. A son retour à Abidjan, Nina, de mère française, et de père ivoirien, découvre une ville totalement métamorphosée par la guerre civile qui a secoué la pays pendant quelques années. Au-delà de la ville d’Abidjan, Nina se rend compte que les traditions de son pays lui échappent. Elle ne s’y retrouve plus après avoir passé plusieurs années en France. Elle ne comprend pas les contraintes culturelles qui réglementent les cérémonies funéraires en Côte d’Ivoire. Elle retrouve un pays qui a changé sur un plan donné, et qui est resté le même sur un tout autre. C’est-à-dire, un pays resté fidèle à ses traditions culturelles, à un moment où il est divisé par une guerre civile qui ne dit pas son nom. Véronique Tadjo part donc des réflexions que mène Nina à son retour à Abidjan, pour aborder de manière approfondie les difficultés d’intégration ou de réintégration auxquelles font face les immigrés à leur retour définitif ou temporaire dans leurs pays d’origine ou de naissance.
Nina étant rentrée en priorité pour les funérailles de son père, elle ne peut refuser de participer à des réunions de famille, qui consistaient à débattre pendant des heures du programme, et des dispositions à prendre pour un enterrement digne du rang social du défunt. Au cours de ces réunions, elle découvre les faces cachées de la culture africaine qu’elle pensait connaître, pour avoir vécu en Côte d’Ivoire quand sa mère, musicienne, était encore vivante. Pour l’organisation des funérailles, des décisions sont prises par les aînés de la famille et ses tantes, au détriment de ses souhaits. Pour l’enterrement de son père, Nina souhaiterait avoir des funérailles strictement familiales, fermées aux officiels, ignorant ou oubliant les réalités africaines qui donnent un sens différent à la mort ou au mort. Son oncle, Kablan, qui ne partage pas cet avis, lui dit que son père leur appartient biologiquement, mais pas socialement. « Merci pour ton intervention, Nina. Cependant, il faut savoir que nous ne pouvons pas refuser la participation des officiels. Kouadio, paix à son âme, nous appartient biologiquement, mais pas socialement. C’est une figure publique qui a beaucoup fait pour son pays. On doit lui rendre les hommages qu’il mérite. Il serait scandaleux de n’avoir aucune représentation officielle aux cérémonies. Tout ce que nous pouvons te promettre, c’est que, lorsque la date de l’enterrement aura été arrêtée par la famille, elle ne changera plus. Nous ne céderons à aucune pression extérieure », lui-a-elle signifié. Pour les besoins de l’enterrement, Nina souhaiterait plutôt que la famille achète un corbillard moins cher, pour économiser de l’argent qui n’existe même pas, mais les notables de la famille lui rappellent, « que c’était une question de dignité, non seulement pour Kouadio (son père), mais pour toute la famille. » Nina veut garder l’alliance de mariage de son père, la famille lui répond qu’elle doit être enterrée. « Les tantes demandèrent à leur nièce de garder la bague qui avait appartenu à son père jusqu’à la fin des funérailles. Selon la tradition, l’objet devait être enterré avec lui. Nina en éprouva une profonde contrariété car elle aurait aimé la glisser à son doigt », écrit la narratrice. Un dialogue de sourds est alors engagé entre Nina et ses parents, dépositaires de la tradition africaine. La question de la date des funérailles, s’est également ajoutée à la liste de leurs incompréhensions. Les parents informent Nina du changement de la date des funérailles de son père, parce que la première date coincide avec la fête des ignames. Selon les parents, il est interdit d’organiser des enterrements pendant cette période. Pour tenter de comprendre la situation dans laquelle elle se retrouve, à quelques jours des funérailles, Nina se trouve dans l’obligation de formuler les interrogations suivantes, « Interdit, par qui? Enfin, soyons sérieux, dans quel siècle vivons-nous? Et d’ailleurs, comment se fait-il que parmi tous les membres de la famille, ici et au village, personne ne soit soit rendu compte qu’il y avait un problème avec les dates? Tous ceux qui sont supposés connaître la tradition, pourquoi n’ont-ils rien dit avant? » La réponse des parents lui est parvenue, par la voix de la tante Aya, en ces termes, « Ma fille, tu as tout à fait raison. Nous te comprenons très bien. Nous aussi, cela nous touche beaucoup. Mais ce n’est pas de notre faute. Si on fait quand même l’enterrement, les notables ne vont pas accepter le corps. Le cortège ne dépassera pas l’entrée du village, je peux te l’assurer. »
Cinéastes africains : l’heure de la collaboration a sonné

Vignette Cinémas d'Afrique
Le 9 septembre dernier, dans une de ses dépêches, l’Agence de presse sénégalaise (APS) nous informait de la tenue cette semaine à La Havane, d’une rencontre des cinéastes d’Afrique, de la Caraïbe, et de leurs diasporas. L’article de l’APS précise que l’objectif de la rencontre est de “matérialiser des mécanismes fonctionnels de coopération qui enrichissent les cinématographies des deux régions.” De cette rencontre, est attendue la naissance de réseaux qui pourront contribuer à “développer des plateformes subrégionales dans la même ligne et en coordination avec les réseaux se trouvant en Amérique latine et aux Caraïbes.” C’est effectivement l’heure des réseaux, et de la mise en commun des potentialités de chaque région du monde. La Caraïbe et l’Afrique ont une histoire commune qu’on n’a pas encore totalement déchiffrée. Elle mérite d’être enseignée aux jeunes générations qui prendront la relève pour la gestion de nos pays, dans les dix ou vingt ans à venir. Se rencontrer à La Havane à Cuba, est certainement le début d’une série de productions cinématographiques qui éclaireront davantage les Africains et les Caribéens sur leur passé, mais également leur présent, et leur avenir commun. Les cinéastes devraient saisir cette occasion pour montrer au monde la richesse de nos cultures, de notre histoire, et les avancées quotidiennes dans nos pays. Point besoin d’attendre que ce soient les cinéastes d’autres continents qui le fassent à notre place.
En dehors de cette synergie qui commence à naître entre les cinéastes africains, et ceux des Caraïbes, les cinéastes africains devraient démarrer aussi la réflexion à l’interne, pour aboutir à la longue à des coproductions. Par exemple, des réalisateurs Burkinabé peuvent se mettre ensemble avec leurs collègues du Bénin, du Mali, du Gabon, du Togo, ou du Sénégal, pour faire des films sur des thèmes pouvant intéresser leurs différents publics. De telles initiatives réduiraient non seulement les coûts de production, mais donneraient également plus de visibilité à nos différentes cinématographies, et augmenteraient la qualité des films. Cela leur permettrait aussi une circulation plus facile à travers le monde, et certainement une meilleure réception par le public. A défaut de faire des films ensemble, la coproduction peut prendre d’autres formes. Comme l’a fait Sembène Ousmane avec son dernier film Moolaadé, la post-production peut se faire dans des pays disposant d’une technologie de pointe, comme le Maroc ou l’Afrique du Sud. Des acteurs venant de plusieurs pays d’Afrique, peuvent jouer dans un même film. Des exemples de ce genre existent, mais l’heure est venue de renforcer cette vision des choses.

